Avons-nous évolué pour fumer ? Analyse grâce à l’écologie comportementale

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Les sciences comportementales s’implantent dans la lutte contre le tabac et le vapotage
Avons-nous évolué pour fumer ? Analyse grâce à l'écologie comportementale 22

Article rédigé par Thomas Beuchot,
doctorant en sciences cognitives à l’Ecole Normale Supérieure – PSL, Enseignant à l’Ecole Normale Supérieure – PSL et à l’Université PSL.


Le pinacle du progrès humain

Nous y voilà. Après plus de 300 000 ans de sélection naturelle, l’invention de la machine à vapeur et de la montgolfière, en 1881, James Bonsack fait breveter sa machine à fabriquer des cigarettes, pinacle du progrès humain [1] !

Malgré une tendance en baisse ces dernières années, environ 18 % des adultes de 18 à 75 ans fument encore quotidiennement en France hexagonale, contre plus de 28 % il y a une dizaine d’années [2]. À l’échelle mondiale, environ 1,2 milliard de personnes consomment encore du tabac [3].

À la clé : des cancers, des maladies cardiovasculaires et respiratoires, et plus de 68 000 décès attribuables au tabac en France pour la seule année 2023 [4].

Pire encore, le tabagisme ne touche pas tout le monde de la même manière : en France, il concernait environ 30 % des personnes en situation d’adversité en 2024, contre 10 % de celles qui se disaient à l’aise financièrement [2].

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Est-ce que les industriels nous ont encore dupés pour se faire de l’argent ? L’agnotologie, l’étude de la production de l’ignorance, nous parle de ces « marchands de doute » qui ont entretenu l’incertitude pour continuer à vendre des cigarettes malgré les preuves de leurs dangers.

C’est clairement un facteur central à garder en tête [5, 6].

Mais il reste une question plus existentielle : pourquoi ça continue, dans autant de pays différents ?

Et ce, même aujourd’hui en France, avec des paquets qu’on pourrait difficilement considérer comme attrayants.

Avons-nous évolué pour fumer ? Analyse grâce à l'écologie comportementale 22
Personnellement, ça ne me donne pas très envie (image générée par ChatGPT)


Normalement, la sélection naturelle devrait nous avoir préparés à être fonctionnels : nous avons développé une crainte des prédateurs potentiels, ou encore une propension au dégoût face aux sources de pathogènes [7, 8].

Si notre cerveau aime la cigarette, est-ce que ça veut dire que nous avons évolué pour fumer ?

Une première réponse paraît évidente : notre cerveau n’a pas évolué dans un environnement avec des cigarettes à disposition.

Notre cerveau ne serait simplement pas prêt : la nicotine détourne nos mécanismes de renforcement et crée une dépendance [9].

Cela clarifierait déjà pourquoi arrêter peut être si difficile. Mais cette explication ne suffit pas à deux égards.

D’abord, notre histoire évolutive comprend une longue exposition aux substances végétales qui agissent sur le système nerveux [10]. Des traces d’usage du tabac remontent même à environ 12 300 ans, bien avant la cigarette industrielle [11].

La sélection naturelle a donc déjà été confrontée à ces substances.

Ensuite, la dépendance ne suffit pas à expliquer pourquoi le tabagisme touche différents publics de façon inégale, en ciblant particulièrement les personnes confrontées à plus d’adversité.

J’arrêterai de fumer plus tard

Le domaine de recherche de l’écologie comportementale permet de mieux poser le problème.

La sélection naturelle ne maximise pas la santé ou la longévité indépendamment de tout le reste : survivre, se reproduire et prendre soin de ses proches impliquent des arbitrages qui dépendent de notre contexte de vie.

L’évolution nous a dotés de capacités plastiques, qui ajustent nos priorités en fonction de nos circonstances.

Une origine évolutive n’implique donc ni un comportement rigide, ni des différences génétiques entre groupes sociaux : des mécanismes communs peuvent produire des comportements différents selon les ressources et
les contraintes rencontrées.

Au fond, un point de départ de ce champ disciplinaire, c’est de prendre au sérieux la flexibilité de nos capacités cognitives.

Ce qui peut paraître irrationnel à une personne externe l’est souvent beaucoup moins quand on prend pleinement en compte les opportunités et les coûts auxquels la personne concernée fait face [12].

Dans cette perspective, privilégier le présent en s’imposant des coûts à l’avenir n’est pas nécessairement irrationnel.

Cette tendance est au cœur d’une « constellation comportementale de la précarité », c’est-à-dire un ensemble de comportements tournés vers le présent, plus fréquents chez des personnes en situation d’adversité [13].

Deux raisons permettent de comprendre pourquoi miser sur l’avenir peut être moins avantageux quand les ressources manquent.

D’abord, attendre a un coût : mettre à profit ses ressources maintenant permet parfois d’éviter des dommages ou d’améliorer immédiatement sa situation.

Par exemple, attendre un meilleur logement au lieu d’opter pour la première offre disponible n’a pas le même coût lorsqu’on est déjà correctement installé que lorsqu’on vit dans la rue [14, 15].

Deuxièmement, un bénéfice futur peut ne jamais arriver : une promesse peut ne pas être tenue, une situation se dégrader. Dans le cadre de la santé, les personnes vivant dans des situations plus précaires sont davantage exposées à des risques sur lesquels elles ont peu de prise, par exemple un logement insalubre ou la pollution subie.

Dans ce contexte, privilégier des besoins urgents peut paraître raisonnable, même sans l’estimer consciemment, car d’autres risques peuvent empêcher de récolter les bénéfices d’une démarche préventive.

C’est l’idée derrière l’« hypothèse du risque de mortalité incontrôlable » [16]. Comme le montre une revue systématique de 69 études, les fumeurs sont en moyenne davantage tournés vers le présent.

Cela se comprend : les coûts à long terme du fait de fumer peuvent apparaître moins dissuasifs si d’autres besoins sont plus urgents et qu’essayer d’arrêter est très difficile dès maintenant [17].

Seulement, il reste un point crucial : accorder moins de poids aux coûts futurs n’a d’intérêt que si le comportement apporte aussi des bénéfices immédiats. Mais quels bénéfices la cigarette apporte-t-elle ?

Une réponse souvent donnée porte sur ses avantages sociaux : fumer légitime le fait de prendre des pauses, notamment dans un travail ou un quotidien peu stimulant, et permet de rejoindre un groupe social [18].

Fumer, ça devient une identité reconnaissable, ça facilite et crée des conversations [19]. Dans certains contextes, fumer peut aussi être un signe de prestige ou de richesse, du cigare dans la France du XIXe siècle à un marché de la cigarette qui se maintient aujourd’hui dans plusieurs pays comme la Chine à travers une tendance à la premiumisation [20, 21].

Ces avantages sociaux du tabagisme jouent sans doute un rôle dans son succès.

Mais supposez comme moi, ne serait-ce que quelques instants, que nous ne soyons pas si bêtes. Que notre évolution nous ait dotés de bonnes capacités à trouver des comportements qui nous avantagent vraiment. Il y a mille et une autres façons de se créer un groupe social qui peuvent présenter des coûts moins importants : rejoindre un club de théâtre, aller à des événements sportifs, jouer aux jeux vidéo.

Il est même possible de lancer un groupe de buveur(ses) de thé à son travail : il y a juste à préparer une bouilloire et à attendre que les autres nous rejoignent ; ce n’est pas très cher et ça n’expose pas à des risques pour la santé.

Pourquoi est-ce que tout le monde ne fait pas ça ?

La réponse alternative : la cigarette, ça déstresse. Fumer, ça détend, au moins momentanément, en soulageant aussi le manque chez les personnes dépendantes. Fumer favorise la libération de dopamine dans ce qu’on appelle souvent le « circuit de la récompense » [9].

À nouveau, à première vue, cette stratégie semble étonnante : après l’arrêt de la cigarette, le stress et l’anxiété ont plutôt tendance à diminuer [22].

Par ailleurs, il y a plein d’autres façons de se faire plaisir ou de gérer son stress à plus bas coût : les glucides mobilisent eux aussi nos systèmes de récompense. Par exemple, ils se trouvent en abondance dans le miel. Pourtant, avez-vous déjà vu quelqu’un manger toutes les deux heures du miel pour se déstresser ? Alors, qu’est-ce que la cigarette apporte de particulier ?

Pas de fumée sans feu

Un bénéfice possible, c’est l’action de la nicotine sur nos capacités cognitives. Quand nous fumons, elle passe par nos poumons et atteint notre cerveau en quelques secondes [9].

Selon les méta-analyses de Heishman et ses collègues, puis de Majdi et ses collègues, la nicotine peut améliorer momentanément certaines performances, surtout l’attention, la vigilance et la rapidité de certaines réponses. Les effets sont modestes, mais ils ne se réduisent pas au soulagement du manque, car ils ont aussi été observés chez des non-fumeur(ses) [23, 24].

La nicotine active les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine, qui participe à notre attention, à l’apprentissage et à la mémoire, ce qui favorise la libération de dopamine [25]. Cette dernière, au-delà du plaisir, est au cœur de notre motivation et de notre apprentissage, nous incitant à adopter les comportements que nous percevons comme les plus bénéfiques [26, 27].

Plus encore, la nicotine augmente momentanément notre rythme cardiaque et la libération d’adrénaline [28].

D’autres travaux en laboratoire retrouvent aussi un petit effet antidouleur à court terme [29].

Ce que je propose donc ici, c’est qu’une partie de l’attrait de la cigarette vient de sa capacité à nous aider momentanément à agir. Quand les demandes de notre environnement commencent à dépasser nos capacités, par exemple du fait de notre fatigue, ces petits bénéfices immédiats prennent instantanément plus de valeur.

Jusqu’ici, j’ai surtout mis en avant les demandes importantes d’un quotidien précaire, où les ressources économiques manquent. Mais faire face à ces demandes dépend aussi de nos ressources physiques ou cognitives.

Notre état de santé peut donc être une incitation majeure à adopter certains comportements. Une étude longitudinale retrouve ainsi un lien entre des antécédents de douleurs et le fait de devenir ensuite fumeur·se quotidiennement [30].

Une méta-analyse montre également que le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) dans l’enfance est associé au tabagisme ultérieur [31]. Ces limitations pourraient donc aussi contribuer au fait de commencer ou de continuer à fumer.

Réagir pour prévenir

Comprendre ces raisons de fumer permet de s’intéresser aux causes de nos comportements, au-delà des symptômes, sans légitimer la cigarette ni les marchands de tabac.

Considérer que les individus ont de bonnes raisons d’agir comme ils le font, c’est prendre au sérieux les contraintes qui les poussent dans cette voie.

À partir de là, comment penser une démarche de prévention si la cigarette aide, à court terme, à faire face à un quotidien usant, aux demandes qui s’accumulent ou au besoin de nouveaux liens sociaux ?

Quelques résultats incitent à cibler des contraintes contextuelles pour sortir du tabagisme.

Dans un essai pilote américain à Cleveland auprès de 55 fumeur(ses) à faibles revenus et en insécurité alimentaire, une aide de 250 dollars sur trois mois a été ajoutée à un accompagnement pour arrêter de fumer.

Les participant(es) ayant reçu cette aide ont effectué davantage de tentatives d’arrêt et ont consommé moins de cigarettes [32].

Toujours aux États-Unis, à Flint, une étude quasi expérimentale associe aussi un programme de transferts monétaires inconditionnels à une baisse de 1,7 point de pourcentage du tabagisme au troisième trimestre de grossesse, relativement à des villes comparables [33].

Alléger ne serait-ce qu’un peu le fardeau de la précarité pourrait ainsi réduire l’intérêt de fumer pour faire face
aux défis présents et rendre plus facile la prise en compte de sa santé à long terme.

De la même façon, si notre santé constitue aussi une ressource, soulager une douleur, traiter une maladie ou restaurer ses capacités physiques pourrait faciliter des démarches de santé préventive.

Avons-nous évolué pour fumer ? Si je résume (voir la figure ci-dessous), notre évolution nous a donné une capacité plastique à ajuster nos motivations et comportements selon nos circonstances.

Dans un contexte plus précaire, privilégier des bénéfices immédiats en donnant moins de poids aux conséquences de long terme peut s’avérer rationnel.

Dans le cas de la cigarette, prévenir sa consommation peut donc passer par une aide ciblée sur les difficultés économiques, cognitives ou physiologiques qui constituent une incitation à fumer.

Avons-nous évolué pour fumer ? Analyse grâce à l'écologie comportementale 22
Schématisation d’une « hypothèse écologique du tabagisme »


Avant d’écrire cet article, je n’avais même pas prévu de parler de la cigarette, un sujet dont je réalise l’importance et la complexité.

Derrière cet exemple, c’est une nouvelle manière de réfléchir à notre rapport à la santé que je souhaite engager : protéger sa santé, c’est un investissement coûteux, qui rapporte beaucoup à long terme, mais qu’on peut plus facilement faire quand on dispose de ressources externes et internes suffisantes [15].

Si vous êtes face à une personne dont les comportements risquent d’affecter sa santé à long terme, prenez quelques secondes pour vous demander : si je suppose qu’elle fait déjà ce qu’elle peut dans son contexte, quelle barrière économique, sociale, physiologique ou cognitive pourrait-on l’aider à lever pour qu’elle atteigne plus facilement ses buts ? Et si réagir à ses problèmes actuels était la première étape vers une approche préventive ?


Sources

[1] Bonsack, J. A. (1881). Cigarette-machine. Brevet américain US238640A, publié le 8 mars
1881. https://patents.google.com/patent/US238640A/en

[2] Santé publique France. (2025, 15 octobre). Forte baisse du tabagisme en France : en 10
ans, 4 millions de fumeurs quotidiens en moins. https://www.santepubliquefrance.fr/presse/forte-baisse-du-tabagisme-en-france-en-10-

[3] World Health Organization. (2025, 6 octobre). WHO tobacco trends report: 1 in 5 adults
still addicted to tobacco. https://www.who.int/news/item/06-10-2025-who-tobacco-trends-report-1-in-5-adults-

[4] Bonaldi, C., Grave, C., Serra, D., Rogel, A., Guignard, R., & Nguyen-Thanh, V. (2026).
Les décès attribuables au tabagisme. Mise à jour des estimations pour l’année 2023. Santé
publique France. https://www.santepubliquefrance.fr/tabac/rapportsynthese/les-deces-attribuables-au-

[5] Proctor, R. N., & Schiebinger, L. (dir.). (2008). Agnotology: The Making and Unmaking
of Ignorance. Stanford University Press. https://history.stanford.edu/publications/agnotology-making-and-unmaking-ignorance

[6] Oreskes, N., & Conway, E. M. (2010). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists
Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming. Bloomsbury
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e333. https://doi.org/10.1017/S0140525X17001030

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[31] Lee, S. S., Humphreys, K. L., Flory, K., Liu, R., & Glass, K. (2011). Prospective
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[32] Kim-Mozeleski, J. E., Castele, M. C., Nambiar, P., Chagin, K. M., Moore, S. P., Hardy,
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Bibliographie

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