3 points clés à retenir
- Connaître, vouloir, agir et maintenir sont des résultats différents. Aucun ne doit être utilisé comme substitut automatique d’un autre.
- Le bon indicateur dépend de ce que l’intervention cherche à modifier et du mécanisme par lequel elle est censée agir. Il faut aussi vérifier que l’intervention a réellement été délivrée comme prévu.
- Observer une évolution ne suffit pas à établir un effet causal : pour attribuer un changement à une intervention, il faut estimer ce qui se serait produit sans elle.
Une intervention améliore les connaissances. Est-elle efficace ?
Une autre augmente l’intention d’être physiquement actif. Est-elle efficace ?
Une troisième est associée à davantage d’activité physique pendant quelques semaines. Même question.
Derrière le mot « efficacité » se cachent en réalité des résultats très différents : avoir reçu une intervention, avoir compris une information, modifier une intention, réaliser un comportement, le maintenir ou obtenir finalement un bénéfice de santé.
Or ces résultats ne sont pas interchangeables.
Une intervention peut produire un effet sur l’un sans que les suivants soient démontrés. Et même lorsqu’un changement est observé, une autre question reste entière : ce changement a-t-il réellement été provoqué par l’intervention ?.
Évaluer une intervention suppose donc de distinguer deux questions :
- Qu’est-ce qui a changé ?
- Qu’est-ce qui a changé à cause de l’intervention ?
Connaître n’est pas encore agir
L’information peut contribuer aux comportements de santé. Mais la relation entre connaissance et comportement est loin d’être mécanique.
Une revue systématique publiée en 2026 dans Nutrition Reviews a étudié les relations entre health literacy, nutrition literacy, food literacy et comportements alimentaires chez l’adulte.
Parmi 49 études incluses, les auteurs ont identifié 72 relations entre ces différentes formes de littératie et l’alimentation : 42 étaient positives, 28 non significatives et deux négatives.
Les auteurs soulignent également une forte hétérogénéité des outils utilisés pour mesurer ces concepts et des faiblesses psychométriques dans plusieurs études.
La conclusion n’est donc pas que la connaissance ne compte pas.
Elle est plus prudente : les différentes formes de littératie sont associées aux comportements alimentaires de manière variable, et cette association dépend notamment de ce qui est réellement mesuré.
Savoir qu’un comportement est recommandé n’équivaut d’ailleurs pas nécessairement à disposer des compétences permettant de le mettre en œuvre.
Comprendre, évaluer une information, choisir entre plusieurs options, planifier ou adapter un comportement à ses contraintes quotidiennes sont des capacités différentes.
Vouloir agir et pouvoir agir ne sont pas la même chose. Une intention n’est pas encore un comportement
La même distinction apparaît entre intention et action.
Une méta-analyse publiée en 2025 a regroupé 92 études, 109 échantillons indépendants et 47 548 participants afin d’étudier la relation entre intention et activité physique.
L’association observée entre les deux était modérée (r = 0,41).
Ce résultat doit être interprété pour ce qu’il est : une association. Il ne signifie pas que l’intention « explique » causalement une proportion donnée du comportement.
Il montre en revanche qu’une intention plus forte est associée à davantage d’activité physique, sans permettre de prédire parfaitement sa réalisation.
Et cette observation concerne l’activité physique : elle ne peut pas être automatiquement généralisée à tous les comportements de santé.
Pour évaluer une intervention, la conséquence est importante.
Mesurer une intention et mesurer un comportement ne revient pas à mesurer la même chose.
Une intervention peut améliorer l’intention d’agir sans qu’un changement comportemental correspondant soit démontré.
Toutes les interventions ne suivent pas la même chaîne. Il serait cependant tout aussi réducteur de représenter tout changement de comportement ainsi : information → connaissance → intention → comportement → santé.
Ce chemin peut être pertinent pour certaines interventions. Il ne constitue pas une théorie universelle du changement.
Une intervention éducative peut chercher à modifier des connaissances.
Une intervention comportementale peut agir sur des compétences, des habitudes, la planification ou la capacité à faire face aux obstacles.
Une intervention environnementale peut modifier les possibilités d’action sans passer par une intention consciente plus forte.
Le point de départ devrait donc être la théorie du changement propre à l’intervention :
- Quel résultat cherche-t-elle à produire ?
- Par quel mécanisme est-elle supposée le produire ?
- Quel indicateur permet de vérifier que ce résultat a effectivement été atteint ?
Une précaution supplémentaire est nécessaire : mesurer un résultat intermédiaire ne démontre pas nécessairement qu’il constitue le mécanisme causal de l’effet.
Si une intervention améliore à la fois les connaissances et le comportement, cela ne suffit pas à démontrer que l’amélioration des connaissances a causé le changement comportemental.
La théorie du changement formule une hypothèse sur le mécanisme. La démonstration de ce mécanisme nécessite une analyse adaptée.
Avant de mesurer l’effet, vérifier ce qui a réellement été délivré
Plus élémentaire, mais oubliée dans la plupart des cas : vérifier que l’intervention évaluée correspond bien à celle qui était prévue.
Une absence de changement comportemental peut avoir plusieurs significations.
- L’intervention peut ne pas avoir été suffisamment délivrée.
- Elle peut avoir été délivrée mais ne pas avoir modifié le mécanisme ciblé.
- Elle peut avoir modifié ce mécanisme sans produire un changement comportemental suffisant.
Ces situations n’appellent pas la même conclusion.
La fidélité de l’intervention, c’est-à-dire la correspondance entre l’intervention prévue et celle effectivement délivrée, n’est donc pas un détail méthodologique.
Une étude méta-épidémiologique publiée en 2025 dans le Journal of Clinical Epidemiology a analysé 204 essais randomisés issus de 19 méta-analyses portant sur des interventions complexes de réadaptation.
Les essais dans lesquels la fidélité était faible, absente ou non documentée présentaient des estimations d’effet plus importantes et moins précises. Les auteurs concluent qu’une fidélité insuffisamment évaluée peut biaiser l’interprétation des effets.
Ce résultat ne signifie pas qu’une mauvaise mise en œuvre produit systématiquement une surestimation de l’effet dans toutes les interventions.
Il montre surtout qu’avant de demander « l’intervention fonctionne-t-elle ? », il faut pouvoir répondre à une question plus élémentaire : quelle intervention les individus ont-ils réellement reçue ?
Un comportement modifié n’est pas nécessairement maintenu
Le temps ajoute une autre difficulté.
Un comportement observé immédiatement après une intervention et un comportement encore présent plusieurs mois plus tard ne constituent pas le même résultat.
Le maintien doit donc être évalué comme tel.
Une umbrella review publiée en 2026 dans le British Journal of Sports Medicine a étudié les interventions destinées à maintenir l’activité physique après une thérapie par l’exercice chez des personnes atteintes de maladies chroniques.
Elle regroupait 19 revues systématiques représentant 136 essais randomisés uniques.
Les auteurs identifient certains résultats favorables, notamment pour des interventions numériques sur des mesures déclarées d’activité physique. Mais le niveau de certitude est généralement faible et les résultats diffèrent selon les interventions et les outcomes étudiés.
Cette revue ne démontre pas que les changements comportementaux initiaux disparaissent nécessairement.
Elle montre autre chose, méthodologiquement plus important : le maintien constitue lui-même un résultat à mesurer. Il ne peut pas être déduit d’un changement observé juste après l’intervention.
Un résultat intermédiaire n’est pas un résultat de santé
Prenons maintenant une intervention qui améliore une connaissance. C’est un résultat.
Si elle modifie un comportement, c’en est un autre. Si ce comportement persiste, c’en est encore un autre.
Et si cette évolution s’accompagne d’un bénéfice clinique ou fonctionnel, nous avons atteint un niveau de résultat différent.
Cela ne signifie pas que seuls les résultats cliniques sont importants.
Si l’objectif d’une intervention est d’améliorer la capacité à reconnaître un symptôme, la connaissance peut constituer un résultat parfaitement pertinent.
Si elle cherche à modifier un choix alimentaire immédiat, le choix peut être l’outcome recherché.
Le problème apparaît lorsque le résultat effectivement mesuré est utilisé comme preuve d’un effet situé plus loin dans la chaîne.
Une amélioration des connaissances ne démontre pas un changement de comportement. Une intention ne démontre pas une action. L’utilisation régulière d’une application ne démontre pas nécessairement que le comportement ciblé a changé.
Un changement comportemental ponctuel ne démontre pas son maintien.
Et un comportement maintenu ne garantit pas, à lui seul, un bénéfice clinique donné.
L’exemple du Nutri-Score montre pourquoi l’indicateur change la conclusion
Le Nutri-Score constitue un exemple intéressant.
Que signifie dire qu’il « fonctionne » ? Que les consommateurs le reconnaissent ? Qu’il modifie un choix entre deux produits ? Qu’il améliore la composition nutritionnelle d’un panier ? Qu’il modifie durablement l’alimentation ? Ou qu’il améliore la santé ?
Une revue systématique publiée en 2025 dans Nutrition a précisément examiné plusieurs de ces niveaux.
La majorité des études identifiées avaient été réalisées dans des conditions expérimentales. La revue ne retrouvait pas de preuve d’un effet sur la littératie nutritionnelle et rapportait des effets faibles ou non significatifs sur plusieurs résultats concernant les habitudes alimentaires et la santé, notamment dans les études en conditions réelles. Les différences observées dans la composition nutritionnelle des paniers étaient également limitées pour certains nutriments.
Ces résultats ne permettent pas de conclure que le Nutri-Score est globalement « efficace » ou « inefficace ».
Ils montrent pourquoi il faut préciser quel outcome est évalué.
Un effet observé sur un choix alimentaire ne constitue pas, à lui seul, la démonstration d’un effet sur les habitudes alimentaires ou sur la santé.
La question pertinente devient donc : « quel résultat a été modifié, dans quelles conditions et pendant combien de temps ? ».
Mesurer un changement ne suffit pas à démontrer un effet
Il reste enfin une distinction fondamentale.
Imaginons qu’après le déploiement d’une intervention, un comportement augmente de 20 % à 30 %.
Le changement est réel.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que l’intervention en est responsable.
D’autres facteurs peuvent avoir évolué simultanément : contexte, prix, saison, exposition à d’autres campagnes, environnement ou évolution spontanée du comportement.
Pour parler d’un effet causal, il faut donc estimer ce qui se serait produit en l’absence de l’intervention.
C’est le rôle du contrefactuel.
Selon la question étudiée, la population et le contexte, cette estimation peut notamment reposer sur un essai randomisé ou sur un dispositif quasi-expérimental adapté.
La question n’est alors plus seulement : « le comportement a-t-il changé ? » mais : « quelle aurait été l’évolution de ce comportement sans l’intervention ? ».
C’est ce qui distingue l’observation d’un changement de l’estimation d’un effet attribuable à l’intervention.
Alors, que faut-il réellement mesurer ?
Il n’existe pas un indicateur unique permettant de déterminer si une intervention de santé « fonctionne ».
Une évaluation cohérente doit au minimum distinguer plusieurs questions.
- L’intervention a-t-elle réellement été délivrée et reçue ? Il s’agit de documenter sa mise en œuvre et l’exposition réelle des personnes.
- Le résultat intermédiaire attendu a-t-il évolué ? Connaissance, compétence, croyance, motivation ou autre déterminant, selon la théorie du changement retenue.
- Le comportement ciblé a-t-il effectivement changé ? Il faut ici distinguer l’outcome comportemental des indicateurs d’utilisation ou d’engagement avec le dispositif.
- Le changement persiste-t-il ? Le maintien constitue un résultat temporel qui doit être évalué directement.
- Le résultat de santé attendu a-t-il évolué ? Lorsque cet outcome fait réellement partie des objectifs de l’intervention et que la durée d’observation permet raisonnablement de le mesurer.
Et lorsqu’on revendique un effet : l’évolution observée est-elle différente de celle qui se serait produite sans l’intervention ?
Cette grille n’est pas une nouvelle classification scientifique universelle.
Elle sert surtout à éviter de mettre sous un même mot , « efficacité », des résultats qui ne répondent pas à la même question.
Conclusion
Connaître n’est pas agir. Vouloir agir n’est pas agir. Agir n’est pas maintenir.
Maintenir un comportement ne garantit pas à lui seul un bénéfice clinique.
Mais cette succession ne constitue pas non plus une chaîne causale universelle.
Une intervention doit être évaluée à partir de ce qu’elle cherche réellement à modifier, du mécanisme par lequel elle est censée agir et de ce qui a effectivement été délivré.
Il faut ensuite mesurer l’outcome correspondant et son évolution dans le temps.
Puis, si l’on veut parler d’efficacité, poser une dernière question : que se serait-il passé sans l’intervention ?
L’enjeu n’est donc pas simplement de mesurer davantage. Il est de savoir ce que nous mesurons, pourquoi nous le mesurons et ce que cette mesure permet réellement d’affirmer.
Car mesurer un changement et démontrer qu’une intervention a produit ce changement sont deux choses différentes.
Références
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