Les programmes de santé en entreprise sont-ils rentables ?
Points clés
- Une revue systématique publiée en 2026 rapporte un ROI favorable dans les 20 études qui le mesurent parmi des interventions de santé au travail intégrant un dépistage biologique. Ce résultat spectaculaire ne constitue pas, à lui seul, une démonstration de rentabilité.
- Les résultats économiques favorables sont principalement observés dans des interventions associant dépistage et parcours structuré. Mais les données disponibles ne permettent pas d’attribuer causalement cet effet à l’accompagnement.
- Détecter un risque produit une information. Cela ne signifie pas encore que le risque a diminué, que la santé s’est améliorée ou qu’une économie a été générée.
- La valeur d’une intervention doit aussi tenir compte de ses effets indésirables potentiels : faux positifs, examens complémentaires, surdiagnostic ou médicalisation inutile.
Un bilan de santé détecte une glycémie élevée. Un dépistage identifie un risque cardiovasculaire. Un questionnaire repère une situation de fragilité. Une information auparavant inconnue ou imparfaitement connue est devenue disponible.
Mais la santé de la personne a-t-elle changé ? Pas nécessairement.
Cette distinction paraît évidente. Elle devient pourtant moins visible lorsqu’on cherche à démontrer la valeur d’une intervention de santé. Dépistage réalisé, personnes à risque identifiées, orientations proposées : ces indicateurs documentent l’activité d’un dispositif. Ils ne suffisent pas à établir que le risque a diminué, que les comportements ont changé ou qu’une économie a été générée.
Une revue systématique publiée en septembre 2026 dans BMC Health Services Research offre une illustration intéressante de cette difficulté.
Et son résultat le plus spectaculaire est peut-être aussi celui qu’il faut interpréter avec le plus de prudence.
20 études sur 20 trouvent un ROI favorable en santé
Swadźba, Makuch et Agrawal ont analysé 56 études portant sur des programmes de santé au travail intégrant un dépistage biologique sanguin.
Les programmes pouvaient notamment mesurer les lipides, la glycémie ou l’HbA1c et associer ces mesures à différents dispositifs de suivi.
Les auteurs ont étudié les dépenses de santé, le retour sur investissement (ROI), l’absentéisme, le présentéisme, le turnover ainsi que différents indicateurs de coût-efficacité.
À première vue, les résultats sont impressionnants.
Parmi les 29 études évaluant les dépenses de santé, 21 rapportaient un résultat favorable. Et parmi les 20 études évaluant directement le ROI, les 20 rapportaient un ROI favorable.
20 sur 20.
Faut-il en conclure que les programmes de dépistage en entreprise sont rentables ? Non.
Et c’est précisément ce qui rend cette revue intéressante.
Un résultat favorable n’est pas nécessairement une preuve
Les 56 études incluses ne présentent pas toutes le même niveau de preuve.
Une grande partie repose sur des études observationnelles ou des comparaisons avant-après. Seules six sont des essais randomisés, et aucun n’est considéré par les auteurs comme présentant un faible risque de biais.
Les études sont également très hétérogènes : programmes, populations, durées de suivi, systèmes de santé et méthodes de calcul économique diffèrent fortement.
Cette hétérogénéité a empêché les auteurs de réaliser une méta-analyse des résultats économiques. La synthèse repose donc principalement sur la direction des résultats : favorable, neutre, défavorable ou mixte.
Dire que 20 études sur 20 rapportent un ROI favorable ne signifie donc pas que l’on dispose de 20 démonstrations indépendantes et robustes de rentabilité.
Les auteurs soulignent eux-mêmes plusieurs limites, notamment les risques de biais de sélection et de publication.
Le problème de sélection est classique.
Les personnes qui participent à un programme de santé ne sont pas nécessairement comparables à celles qui n’y participent pas.
Elles peuvent être plus attentives à leur santé, avoir des comportements différents ou être davantage susceptibles de suivre les recommandations qui leur sont proposées.
Une partie de l’amélioration observée peut alors être associée aux caractéristiques initiales des participants plutôt qu’au programme lui-même.
Observer une économie après une intervention n’est donc pas équivalent à démontrer que l’intervention a produit cette économie.
Une autre revue systématique publiée en 2026 sur le ROI d’interventions destinées aux professionnels de santé aboutit à une prudence comparable : les résultats économiques sont souvent favorables, mais ils dépendent fortement du contexte, des hypothèses de calcul, de la perspective retenue et de la qualité méthodologique des études.
Le dépistage seul raconte encore moins l’histoire
Un autre résultat de la revue mérite attention.
Les résultats économiques favorables se concentrent principalement dans les programmes où le dépistage est suivi d’un parcours structuré, coordonné par un professionnel de santé ou un autre intervenant.
Les 20 études rapportant un ROI favorable appartiennent à cette catégorie. C’est également le cas de 19 des 21 études rapportant une évolution favorable des dépenses de santé.
À l’inverse, parmi les 14 programmes proposant essentiellement un dépistage sans parcours structuré, aucun ne rapportait de ROI et un seul évaluait les dépenses de santé.
La tentation serait d’en conclure que le dépistage seul ne fonctionne pas et que le dépistage accompagné fonctionne.
Les données ne permettent pas cette conclusion.
Les programmes sans parcours structuré ont été beaucoup moins évalués économiquement. Il n’existe donc pas de comparaison expérimentale permettant d’isoler l’effet de l’accompagnement post-dépistage.
Il s’agit d’une hypothèse plausible, pas d’un effet causal démontré.
Ce point est important : l’absence de preuve économique pour le dépistage seul n’est pas une preuve de son absence de valeur. Elle montre surtout que cette valeur est insuffisamment documentée.
Entre détection et résultat, plusieurs étapes manquent
Imaginons qu’un dépistage identifie un facteur de risque modifiable.
Pour que cette information puisse produire un bénéfice clinique, plusieurs étapes peuvent ensuite être nécessaires : détection → compréhension → orientation → engagement → intervention → changement → résultat clinique → conséquence économique ou professionnelle
La personne doit recevoir son résultat et le comprendre. Une action pertinente doit être identifiée. Elle doit pouvoir et vouloir la mettre en œuvre. Un professionnel peut devoir intervenir. Un traitement peut être initié ou ajusté. Un comportement peut devoir changer puis être maintenu.
Enfin, ces changements doivent être suffisamment importants et durables pour modifier un résultat de santé.
Ce n’est qu’ensuite qu’un effet sur le recours aux soins, l’absentéisme ou les dépenses peut éventuellement apparaître.
Cette chaîne n’est pas un modèle validé par la revue de Swadźba et al. C’est une grille de lecture permettant de distinguer les différents niveaux de résultat.
Un taux de dépistage élevé démontre qu’un dépistage a eu lieu.
Un taux d’orientation élevé démontre que des personnes ont été orientées.
Même un taux d’engagement élevé ne démontre pas encore qu’un comportement ou un état de santé a changé.
Chaque indicateur répond à une question différente.
La valeur ne se résume pas au ROI
Il faut également se méfier d’une autre simplification : ROI positif ne signifie pas automatiquement valeur en santé.
Le ROI répond à une question financière : combien de ressources récupère-t-on ou économise-t-on relativement à l’investissement réalisé ?
La valeur en santé est plus large.
Une intervention peut avoir un ROI négatif tout en produisant un bénéfice clinique important. À l’inverse, une économie de dépenses n’est pas nécessairement synonyme de bénéfice pour la santé.
La perspective compte également. Une économie pour un employeur, un assureur ou un système de santé ne représente pas nécessairement la même chose pour le salarié ou le patient.
La temporalité compte aussi : certains bénéfices de prévention n’apparaissent qu’après plusieurs années, alors que les coûts du programme sont immédiats.
Enfin, l’évaluation d’un dépistage ne devrait pas considérer uniquement ses bénéfices potentiels. Elle doit également prendre en compte ses conséquences indésirables éventuelles, par exemple celles liées aux faux positifs, aux investigations supplémentaires ou au surdiagnostic. Ces dimensions ne sont pas évaluées par la revue de Swadźba et al., centrée sur les résultats économiques et de productivité.
La question pertinente n’est donc pas seulement : combien l’intervention rapporte-t-elle ? mais plutôt : quel bénéfice net produit-elle, pour qui, sur quelle période et par rapport à quelle alternative ?
La productivité reste étonnamment peu mesurée
La revue met également en évidence un autre décalage.
Les programmes étudiés sont déployés en milieu professionnel et sont souvent justifiés, au moins en partie, par leur impact économique sur l’entreprise.
Pourtant, les conséquences professionnelles sont beaucoup moins documentées que les dépenses de santé.
L’absentéisme n’est évalué que dans 23 des 56 études, avec des résultats hétérogènes : 14 favorables, six sans effet, deux mixtes et un défavorable.
Le présentéisme n’est étudié que dans sept études et le turnover dans une seule.
Plus frappant encore : seulement cinq des 56 études utilisent un instrument validé de mesure de la productivité.
Il devient alors difficile de construire un business case solide autour de la santé au travail lorsque certaines des conséquences qui intéressent directement l’employeur sont aussi peu mesurées.
Un ROI américain n’est pas automatiquement un ROI français
Cette question est particulièrement importante lorsqu’on cherche à transposer les résultats en Europe.
Une part importante de la littérature sur les programmes de santé au travail provient des États-Unis, où la répartition des dépenses de santé entre employeurs, assureurs, salariés et autres acteurs diffère de celle observée en France.
Une économie de dépenses médicales observée dans un programme américain ne peut donc pas être transposée telle quelle au business case d’un employeur français. La répartition des coûts, des bénéfices et des responsabilités de financement diffère selon les systèmes de santé.
Il faut également distinguer celui qui finance le programme de celui qui capte le bénéfice.
Un employeur peut financer un dispositif dont les bénéfices économiques apparaissent principalement pour l’assurance maladie, une complémentaire santé ou le salarié. Et certains bénéfices peuvent n’apparaître que plusieurs années plus tard.
Un ROI n’a donc de sens qu’en précisant sa perspective : pour qui, sur quelle période et sur quels coûts et bénéfices ?
Le dépistage est le début de l’histoire, pas son résultat
Les outils de dépistage deviennent de plus en plus accessibles. Questionnaires, objets connectés, biomarqueurs, données comportementales ou algorithmes permettent d’identifier toujours plus tôt certaines situations de risque.
Cette capacité est utile.
Mais améliorer la détection ne résout pas automatiquement le problème situé après la détection.
Une personne peut apprendre qu’elle présente un risque cardiovasculaire sans parvenir à modifier son activité physique. Elle peut recevoir une recommandation nutritionnelle sans pouvoir l’intégrer à son quotidien. Elle peut être orientée vers une prise en charge et ne jamais la commencer.
Dans chacun de ces cas, le dépistage a rempli sa fonction : il a produit une information.
C’est la transformation de cette information en bénéfice qui reste à démontrer.
Mesurer la chaîne plutôt que son premier maillon
La revue de Swadźba et al. ne démontre pas que l’accompagnement post-dépistage produit un ROI positif.
Elle montre quelque chose de plus prudent, mais aussi de plus utile : dans la littérature disponible, les résultats économiques favorables se concentrent dans des programmes structurés, tandis que la valeur économique du dépistage pris isolément reste insuffisamment documentée.
Cela ne permet ni de conclure que le dépistage seul est inutile, ni de démontrer qu’il est rentable.
Pour évaluer correctement un programme, il faut donc aller au-delà du nombre de personnes dépistées.
Il faut pouvoir documenter, autant que possible : qui a été détecté → qui a été orienté → qui s’est engagé → quelle intervention a été réalisée → quel changement est survenu → quel résultat clinique a été obtenu → quels bénéfices et quels dommages en ont découlé → pour qui et à quel coût.
Les questions ne sont donc pas
- Combien de risques avons-nous détectés ?
- Quel ROI avons-nous calculé ?
Mais plutôt : pouvons-nous documenter ce qui relie la détection au résultat que nous attribuons à l’intervention ?
Détecter un risque est une étape. Créer les conditions pour qu’il diminue en est une autre.
Démontrer que cette diminution est réellement attribuable à l’intervention en est une troisième.
En santé, la valeur ne commence pas nécessairement au moment où l’on détecte un risque. Elle commence lorsque cette information permet, de manière démontrable, d’améliorer le devenir de la personne avec un bénéfice net supérieur aux coûts et aux dommages qu’elle engendre.
Références
Catalfo, P., Cantarella, C., Virgillito, D., Maltezou, H. C., & Ledda, C. (2026). Effectiveness and economic impact of interventions targeting healthcare personnel: A systematic review of return on investment. Public Health Reviews, 47, 1609191. DOI: 10.3389/phrs.2026.1609191.
Swadźba, D., Makuch, S., & Agrawal, S. (2026). Economic and productivity outcomes of workplace health programmes incorporating blood-based laboratory screening: A systematic review. BMC Health Services Research, 26, 1336. DOI: 10.1186/s12913-026-15428-8.






