A l’heure où les interventions en santé publique sont appelées à être mieux évaluées, les résultats scientifiques permettent d’estimer les bénéfices d’une intervention. Mais décider de son financement ou de son déploiement suppose aussi de choisir des critères, d’accepter certains compromis et de déterminer qui participe à ces choix. Au niveau européen, pour le moment, le document de référence semble être le cadre des cinq critères de l’OCDE, qui aide à structurer cette décision, sans supprimer la nécessité d’arbitrer.
Trois points clés à retenir
- Les cinq critères de l’OCDE structurent l’évaluation, mais ne déterminent pas automatiquement quelle intervention privilégier.
- Un score global peut masquer une faiblesse majeure : les seuils minimaux, les pondérations et leur justification doivent être explicites.
- Une règle commune permet de filtrer, comparer, puis décider et suivre, en rendant visibles les preuves, les arbitrages et les incertitudes.
Cinq critères pour évaluer une intervention de santé publique
Une intervention peut produire des résultats favorables, toucher une large population et mobiliser relativement peu de ressources. Est-ce suffisant pour la considérer comme une bonne pratique ?
Publié en 2022, le Guidebook on Best Practices in Public Health de l’OCDE propose un cadre d’analyse multicritère pour aider les décideurs à identifier les interventions pertinentes, puis à examiner leur transférabilité vers un autre contexte.
Il repose sur cinq critères, les 5 E :
| Critère | Question posée |
|---|---|
| Efficacité | Les objectifs de l’intervention sont-ils atteints ? |
| Efficience | Quels résultats sont obtenus au regard des ressources mobilisées ? |
| Équité | L’intervention contribue-t-elle à réduire les inégalités ? |
| Niveau de preuve | Quelle est la solidité des données utilisées pour concevoir ou évaluer l’intervention ? |
| Couverture | Quelle proportion de la population cible est atteinte ? |
Ce cadre permet de dépasser une évaluation limitée à un seul indicateur. Il ne résout cependant pas une question déterminante : comment décider lorsque les critères conduisent à des conclusions différentes ? [1]
Le risque d’une note globale
L’OCDE propose deux approches pour déterminer la performance globale : fixer un seuil minimal de score global ou définir des seuils minimaux pour chacun des critères.
La première approche consiste à pondérer les critères, puis à agréger les résultats dans un score. Elle facilite la comparaison, mais peut permettre à une bonne performance sur certaines dimensions de compenser une faiblesse importante sur une autre.
Imaginons deux interventions de prévention :
- Intervention A : peu coûteuse, largement diffusée et très suivie, mais dont les effets sur la santé restent incertains.
- Intervention B : plus coûteuse et moins largement diffusée, mais dont les bénéfices sont mieux établis.
Laquelle financer ?
Un score global pourrait favoriser A si le coût et la couverture pèsent davantage dans le calcul. Mais si la décision exige des preuves suffisantes d’un bénéfice sanitaire, cette intervention pourrait ne pas satisfaire les conditions nécessaires au déploiement envisagé.
Cet exemple est hypothétique : il illustre un problème de décision, et non un résultat empirique.
L’OCDE souligne elle-même le risque de compensation entre critères et envisage des seuils minimaux par dimension pour le limiter. [1]
Qui participe à la définition des priorités ?
Une revue publiée en mai 2026 dans Frontiers in Public Health a examiné 19 études utilisant l’analyse décisionnelle multicritère dans le contexte des décisions de santé en Italie.
Mercati et ses collègues décrivent notamment les méthodes de recueil des préférences et les catégories d’acteurs impliquées. Leur analyse souligne l’intérêt de méthodes plus rigoureuses et d’une participation accrue des patients. [2]
Ces résultats concernent les applications étudiées en Italie, notamment dans le champ des technologies et des décisions de santé. Ils ne permettent pas de généraliser directement à toutes les interventions de santé publique.
Ils illustrent néanmoins un enjeu : les résultats d’une analyse multicritère dépendent aussi de la manière dont les préférences sont recueillies et intégrées.
Un financeur peut privilégier l’efficience et la couverture. Un professionnel peut accorder davantage d’importance à la faisabilité. Une personne concernée peut juger déterminantes l’accessibilité, les contraintes de participation ou le respect de son autonomie.
Ces perspectives ne sont ni automatiquement compatibles ni nécessairement équivalentes.
L’objectif n’est pas de rechercher artificiellement un consensus, mais de rendre explicites les contributions des différents acteurs, les désaccords éventuels et la responsabilité de la décision finale.
Prendre en compte l’équité ne garantit pas de réduire les inégalités
L’équité figure parmi les cinq critères de l’OCDE. Sa présence dans une grille ne garantit toutefois pas qu’elle influencera effectivement les décisions.
Une revue systématique à méthodes mixtes publiée en septembre 2026 dans International Journal for Equity in Health a examiné onze études portant sur la mise en œuvre et les effets de cadres d’équité dans des systèmes de santé de pays à revenu élevé. Elle relève notamment l’importance de la gouvernance, des ressources, de l’engagement organisationnel et de l’évaluation des effets à long terme. [3]
Cette revue ne porte pas spécifiquement sur le cadre des cinq E. Elle rappelle cependant une distinction importante : intégrer formellement l’équité dans une méthode ne démontre pas que les décisions prises réduisent effectivement les inégalités.
Pour les décideurs, il faut donc préciser comment l’équité est définie, mesurée et utilisée dans l’arbitrage. Cela peut nécessiter d’examiner les résultats par groupes de population, les obstacles à l’accès et les éventuels effets indésirables sur les personnes les plus vulnérables.
Une règle commune : filtrer, comparer, décider et suivre
À partir du cadre de l’OCDE, une démarche opérationnelle peut être organisée en trois étapes. Il s’agit d’une proposition méthodologique pour éclairer la décision publique, et non d’un protocole officiel supplémentaire de l’Organisation.
1. Filtrer : définir les exigences minimales
Avant de comparer les performances, identifier les conditions qui doivent impérativement être satisfaites pour la décision envisagée : sécurité, exigences réglementaires et éthiques, et niveau de preuve requis.
Ces exigences doivent être justifiées. Elles dépendent de la nature de l’intervention, des risques et des conséquences de la décision. Il n’existe pas de seuil numérique universel adapté à toutes les situations.
2. Comparer : rendre les arbitrages visibles
Parmi les options qui satisfont ces exigences, comparer l’efficacité, l’efficience, l’équité, le niveau de preuve et la couverture.
Si des pondérations sont utilisées, documenter leur justification et examiner si le classement change lorsque celles-ci varient. Les préférences des parties prenantes peuvent éclairer ces choix, sans se substituer aux données scientifiques ni à la responsabilité institutionnelle.
3. Décider et suivre : vérifier les conditions de déploiement
Examiner si les résultats sont transposables au contexte visé : population, ressources, compétences, organisation et environnement institutionnel.
L’OCDE traite la transférabilité dans une étape distincte des cinq critères. Une intervention pertinente dans son contexte initial peut nécessiter une adaptation, une expérimentation locale ou une évaluation complémentaire avant sa généralisation. [1]
La décision doit enfin préciser les incertitudes restantes, les résultats à surveiller et les conditions qui conduiraient à adapter ou à interrompre l’intervention.
Cette règle distingue ainsi trois situations : une intervention prometteuse à tester, une intervention suffisamment étayée pour être retenue et une intervention dont le déploiement est justifié dans un contexte donné.
Évaluer les effets, choisir une intervention et décider de son financement : trois questions distinctes
Les cinq critères de l’OCDE structurent utilement la comparaison des interventions. Ils ne remplacent ni l’évaluation scientifique des effets ni les arbitrages nécessaires à une décision collective.
La première question est méthodologique : quels résultats sont réellement attribuables à l’intervention ? Il faut notamment distinguer les changements observés des effets démontrés. Ce sujet est approfondi dans notre article « Mesurer un changement ne suffit pas : comment évaluer réellement une intervention de santé ? ».
La deuxième question porte sur le choix des modalités d’intervention. Des résultats favorables ne démontrent pas nécessairement qu’une composante particulière explique à elle seule le bénéfice observé. Cette distinction est illustrée dans notre analyse « Stepped care : faut-il proposer la même intensité d’accompagnement à tout le monde ? ».
La troisième question relève de la décision publique : au regard des preuves, des ressources, des besoins et des priorités collectives, quelle intervention retenir, financer ou déployer ?
Ces questions sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.
Une bonne pratique ne devrait pas être définie uniquement par son score. Elle devrait pouvoir être défendue par une décision dont les preuves, les critères, les arbitrages et les limites sont explicites.
L’enjeu n’est pas de remplacer le jugement par une grille, mais de le rendre plus transparent, argumenté et révisable.
Références
[1] OCDE (2022). Guidebook on Best Practices in Public Health. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/4f4913dd-en
Source institutionnelle du cadre des cinq critères, des méthodes de détermination de la performance globale et de l’évaluation de la transférabilité. Voir notamment les sections 1.2 et 1.3.
[2] Mercati, R., Vassallo, C., & Donnaloja, F. (2026). Multicriteria decision analysis in the Italian healthcare context: a review of applications and methodological approaches. Frontiers in Public Health, 14, 1839935. https://doi.org/10.3389/fpubh.2026.1839935
Revue des applications de l’analyse multicritère dans le contexte italien. Ses conclusions doivent être interprétées dans les limites de ce périmètre.
[3] El-Haddad, N., et al. (2026). Understanding the implementation and impact of health equity frameworks in health systems: a mixed methods systematic review. International Journal for Equity in Health. https://doi.org/10.1186/s12939-026-03013-8
Revue systématique à méthodes mixtes sur les cadres d’équité dans les systèmes de santé. Elle ne constitue pas une évaluation directe du cadre des cinq E de l’OCDE.






