Les systèmes de santé savent de mieux en mieux mesurer les risques cardiovasculaires. Pourtant, les maladies cardiovasculaires restent la première cause de mortalité dans le monde et les trajectoires de santé évoluent peu.
Les dernières données de l’European Society of Cardiology (ESC), de l’OCDE et des publications sur le vieillissement en bonne santé montrent un paradoxe croissant : les capacités de détection, de suivi et de prédiction progressent rapidement, mais les trajectoires cardiovasculaires continuent de se dégrader dans une grande partie des pays occidentaux.
Les maladies cardiovasculaires ne surviennent généralement pas brutalement : elles émergent souvent après plusieurs décennies d’accumulation silencieuse durant lesquelles les trajectoires de santé deviennent progressivement plus difficiles à inverser.
Ce décalage révèle une limite structurelle : identifier les risques ne suffit pas à modifier les trajectoires qui conduisent aux maladies cardiovasculaires, à la multimorbidité ou à la perte fonctionnelle.
Pourquoi les maladies cardiovasculaires illustrent le changement de paradigme
Les maladies cardiovasculaires ne résultent pas d’un événement isolé.
Elles correspondent généralement à une accumulation progressive :
- de comportements
- de facteurs métaboliques
- d’expositions environnementales
- de contraintes sociales
- et de dégradations physiologiques
Les données 2025 de l’European Society of Cardiology montrent que :
- 20,3 % des adultes fumaient quotidiennement dans les pays ESC en 2023
- 57,4 % des adultes étaient en surpoids
- 23,2 % étaient obèses
- l’obésité a augmenté de plus de 90 % depuis 1990
- environ un quart des adultes restent insuffisamment actifs physiquement
Ces données ne décrivent pas uniquement des facteurs de risque.
Elles décrivent des trajectoires collectives de santé.
Qu’est-ce qu’une trajectoire cardiovasculaire ?
Une trajectoire cardiovasculaire désigne l’évolution progressive du risque cardiovasculaire, des capacités fonctionnelles et de l’état de santé au cours du temps.
Elle résulte de l’interaction entre :
- comportements de santé
- déterminants sociaux
- environnement
- organisation des soins
- facteurs biologiques
- vieillissement
- interventions mises en place
Cette approche diffère d’une logique classique centrée uniquement sur :
- le diagnostic
- le traitement
- ou l’événement clinique aigu
L’objectif devient d’agir avant l’installation des complications.
| Âge approximatif | Dynamique fréquente |
|---|---|
| 25–40 ans | accumulation silencieuse |
| 40–55 ans | rigidification métabolique |
| 55–70 ans | événements cardiovasculaires |
| >70 ans | dégradation fonctionnelle |
Les trajectoires sont auto-renforçantes
Une trajectoire cardiovasculaire défavorable modifie progressivement :
- le poids
- la mobilité
- la fatigue
- le sommeil
- la santé mentale
- les capacités physiques
- l’environnement social.
Ces dégradations réduisent progressivement la capacité réelle à maintenir les comportements protecteurs.
Autrement dit : plus la trajectoire se dégrade, plus le changement devient difficile.
De la prévention des facteurs de risque à la transformation des trajectoires cardiovasculaires
Pendant plusieurs décennies, les stratégies cardiovasculaires ont principalement reposé sur :
- l’identification des facteurs de risque
- le dépistage
- les traitements
- la prise en charge des complications
Cette approche a permis des progrès importants.
Mais les données récentes montrent ses limites :
- progression du surpoids
- augmentation de l’obésité
- hausse de la multimorbidité
- vieillissement des populations
- augmentation des années vécues avec incapacités
Le problème n’est plus uniquement de réduire un facteur de risque isolé.
Le problème devient : comment modifier suffisamment tôt les trajectoires qui conduisent progressivement aux maladies cardiovasculaires.
Une trajectoire cardiovasculaire se construit par étapes
| Étape de la trajectoire cardiovasculaire | Ce qui évolue | Fenêtre d’action principale |
| Exposition initiale | Sédentarité, alimentation, tabac, stress | Prévention primaire |
| Accumulation silencieuse | Surpoids, hypertension, insulinorésistance | Dépistage précoce |
| Dégradation métabolique | Inflammation, athérosclérose | Intervention comportementale intensive |
| Événement clinique | Infarctus, AVC, insuffisance cardiaque | Prévention secondaire |
| Dégradation fonctionnelle | Fragilité, dépendance, perte d’autonomie | Réadaptation et maintien fonctionnel |
© Vivoptim Solutions, 2026
Cette logique modifie profondément la nécessité de prise en charge.
Une intervention n’a pas le même objectif selon le stade de la trajectoire :
- éviter l’exposition
- ralentir l’accumulation des risques
- prévenir les complications
- maintenir les capacités fonctionnelles
Les interventions capables de modifier durablement une trajectoire cardiovasculaire agissent rarement sur un facteur isolé.
Les données récentes suggèrent qu’elles combinent généralement plusieurs dimensions : activité physique régulière, environnement favorable, accompagnement comportemental, suivi longitudinal, prévention métabolique et maintien des capacités fonctionnelles.
La transformation des trajectoires repose moins sur une intervention ponctuelle que sur la capacité à maintenir durablement des comportements protecteurs dans le temps réel de la vie quotidienne.
Vieillissement cardiovasculaire : le nouvel enjeu devient fonctionnel
L“La trajectoire cardiovasculaire ne concerne pas uniquement le risque de mortalité.
Le rapport 2025 de l’OCDE sur le vieillissement en bonne santé souligne une évolution importante.
L’espérance de vie continue d’augmenter, mais l’écart entre espérance de vie et espérance de vie en bonne santé progresse également.
Autrement dit : les individus vivent plus longtemps, mais passent davantage d’années avec :
- maladies chroniques
- limitations fonctionnelles
- dépendance
- multimorbidité
Chez les seniors, la trajectoire cardiovasculaire ne se limite donc plus au risque d’infarctus ou d’AVC.
Elle concerne aussi :
- la mobilité
- la capacité physique
- les chutes
- l’autonomie
- les hospitalisations évitables
L’OCDE montre notamment que :
- 74 % des personnes âgées de plus de 65 ans n’atteignent pas les recommandations minimales d’activité physique
- les soins communautaires et le maintien à domicile peuvent réduire certaines dépenses liées à la dépendance
Pourquoi les systèmes progressent plus vite dans la prédiction que dans la transformation
Les investissements récents en santé numérique et en IA ont considérablement amélioré :
- le suivi
- la mesure
- la détection
- la prédiction des risques cardiovasculaires
Les systèmes savent aujourd’hui :
- anticiper certaines hospitalisations
- détecter des anomalies
- suivre des paramètres physiologiques
- segmenter les populations à risque
Mais ces outils modifient encore peu les trajectoires lorsqu’ils n’agissent pas sur :
- les comportements
- les environnements
- les déterminants sociaux
- les conditions réelles d’adoption
Autrement dit : les systèmes progressent plus vite dans la mesure des trajectoires que dans leur transformation.
Ce que change concrètement l’approche par trajectoires cardiovasculaires
| Approche classique | Approche par trajectoires cardiovasculaires |
| Facteur de risque isolé | Évolution dynamique du risque |
| Prévention ponctuelle | Accompagnement longitudinal |
| Réduction biomarqueur | Maintien fonctionnel et prévention des complications |
| Succès = adhésion | Succès = transformation durable |
| Vision centrée maladie | Vision centrée capacités et parcours |
| Réponse après complication | Action avant dégradation irréversible |
© Vivoptim Solutions, 2026
Pourquoi cette approche devient stratégique pour les décideurs
Le raisonnement par trajectoire cardiovasculaire permet de poser des questions plus pertinentes.
Une application de prévention :
- modifie-t-elle réellement les comportements
- ou améliore-t-elle uniquement l’engagement numérique ?
Un programme d’activité physique :
- réduit-il durablement le risque
- ou produit-il uniquement un effet temporaire ?
Un parcours senior :
- retarde-t-il réellement la dépendance
- ou améliore-t-il seulement le repérage ?
Cette distinction devient centrale pour :
- les politiques publiques ;
- les stratégies de prévention ;
- la santé numérique ;
- les investissements en santé.
Conclusion
Les trajectoires cardiovasculaires deviennent progressivement un nouveau cadre de lecture de la prévention.
Les maladies cardiovasculaires ne peuvent plus être comprises uniquement comme des événements aigus ou des facteurs de risque isolés.
Elles résultent de trajectoires longues, influencées par :
- les comportements
- les déterminants sociaux
- les environnements
- le vieillissement
- l’organisation des soins.
Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de prédire les risques cardiovasculaires.
Il devient : comprendre comment transformer suffisamment tôt les trajectoires qui conduisent à la maladie, à la perte fonctionnelle et à la dépendance.
Références bibliographiques
Académie nationale de médecine. (2026). Approche clinique de la longévité en bonne santé. https://www.academie-medecine.fr/approche-clinique-de-la-longévité-en-bonne-sante/
European Society of Cardiology. (2025). European Society of Cardiology: Cardiovascular disease statistics 2025. European Heart Journal. https://doi.org/10.1093/eurheartj/ehag345
Kallestrup-Lamb, M., Marin, A. O. K., Menon, S., & Søgaard, J. (2024). Aging populations and expenditures on health. The Journal of the Economics of Ageing, 29, 100518. https://doi.org/10.1016/j.jeoa.2024.100518
OECD. (2025). The economic benefit of promoting healthy ageing and community care. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/0f7bc62b-en






