Le mot « innovation » est partout. Mais parle-t-on encore de la même chose ?
L’innovation est devenue l’un des mots les plus employés dans le domaine de la santé. Plans gouvernementaux, stratégies industrielles, appels à projets, congrès, publications scientifiques : chacun revendique l’innovation, chacun souhaite la promouvoir, chacun affirme la placer au cœur de sa stratégie.
Pourtant, un constat s’impose lorsque l’on assiste à des conférences ou que l’on lit les communications institutionnelles : l’innovation semble aujourd’hui se confondre de plus en plus avec la technologie. Intelligence artificielle (IA), télésurveillance, dispositifs médicaux numériques, objets connectés, téléconsultation ou plateformes de données occupent l’essentiel des débats.
Cette évolution est compréhensible. Les technologies transforment profondément les systèmes de santé et ouvrent des perspectives considérables. Mais une question mérite d’être posée : une solution est-elle innovante parce qu’elle est technologique ?
À l’inverse, une intervention qui améliore durablement la santé sans reposer sur une technologie nouvelle est-elle moins innovante ?
Cette interrogation peut sembler théorique. Elle ne l’est pas. La manière dont nous définissons l’innovation influence les politiques publiques, les investissements, les critères d’évaluation et, finalement, les solutions qui seront développées demain.
Le débat n’est donc pas de savoir si la technologie est importante. Elle l’est. Le véritable sujet est de savoir si nous avons progressivement laissé la technologie devenir le principal critère d’identification de l’innovation.
Ce que disent réellement les grandes définitions de l’innovation
Le terme « innovation » est souvent employé comme s’il allait de soi. Pourtant, les grandes références internationales lui donnent une signification beaucoup plus large que celle que l’on retrouve parfois dans les débats actuels.
L’économiste Joseph Schumpeter est l’un des premiers à avoir montré que l’innovation ne se limite pas à l’invention. Une invention devient une innovation lorsqu’elle est mise en œuvre et crée de la valeur. Cette valeur peut provenir d’un nouveau produit, d’un nouveau procédé, d’une nouvelle organisation ou d’un nouveau modèle économique.
Cette approche demeure aujourd’hui largement partagée.
Les travaux de Clayton Christensen rappellent également qu’une innovation ne se définit pas uniquement par une avancée technologique, mais par sa capacité à modifier durablement les usages et à créer une valeur nouvelle pour ses utilisateurs.
Le Manuel d’Oslo, publié par l’OCDE et Eurostat, qui constitue la référence internationale pour mesurer l’innovation, définit une innovation comme un produit ou un processus nouveau ou significativement amélioré, effectivement mis en œuvre. La nouveauté, à elle seule, ne suffit donc pas. L’innovation suppose un changement tangible produisant une amélioration.
L’Organisation mondiale de la Santé adopte une logique similaire. Dans ses travaux consacrés aux systèmes de santé, l’innovation englobe aussi bien les technologies que les organisations, les modèles de financement, les services ou les approches permettant d’améliorer les résultats de santé, l’équité ou l’efficience.
La Commission européenne suit la même philosophie. Les programmes européens de recherche considèrent l’innovation comme la transformation de connaissances en solutions créant une valeur économique ou sociétale.
Aucune de ces références ne définit l’innovation par le caractère numérique d’une solution.
Toutes mettent l’accent sur une idée simple : l’innovation se mesure d’abord par la valeur créée, et non par la nature de l’outil utilisé.
| Référence | Comment l’innovation est appréhendée | Objet principal | Ce que cela montre |
|---|---|---|---|
| OCDE | Création de valeur | Tous les secteurs | Vision transversale |
| OMS | Amélioration des résultats de santé | Systèmes de santé | Vision populationnelle |
| Commission européenne | Valeur économique ou sociétale | Innovation | Vision stratégique |
| HAS | Évaluation des technologies | Technologies de santé | Vision d’évaluation |
| CNEDiMTS | Évaluation des dispositifs médicaux | Dispositifs médicaux | Vision réglementaire |
| PECAN | Solutions numériques | Santé numérique | Vision de financement |
Ce tableau ne met pas en évidence une contradiction entre les institutions ; il montre qu’elles abordent l’innovation à partir de missions différentes. C’est précisément lorsque ces perspectives sont confondues que l’innovation en santé tend à être assimilée à la seule innovation technologique.
Pourquoi avons-nous alors l’impression que l’innovation est devenue synonyme de technologie ?
Cette impression est largement liée au rôle des institutions.
En France, la Haute Autorité de Santé, la Commission nationale d’évaluation des dispositifs médicaux et des technologies de santé (CNEDiMTS) ou encore les dispositifs d’accompagnement des innovations numériques interviennent dans un champ très précis : celui de l’évaluation des technologies de santé.
Leur mission consiste à apprécier les bénéfices cliniques, la sécurité, les performances, les conditions d’utilisation ou encore la place de ces technologies dans la stratégie thérapeutique.
Il serait donc inexact de leur reprocher de ne pas parler suffisamment des innovations organisationnelles ou comportementales : ce n’est tout simplement pas leur mandat.
En revanche, une confusion apparaît lorsque le vocabulaire utilisé dans ces politiques publiques déborde progressivement de son cadre initial.
À force d’entendre parler d’« innovation » presque exclusivement à propos de technologies, un raccourci s’installe naturellement dans les esprits : innovation = technologie.
Or ce raccourci ne correspond ni aux définitions internationales ni à la littérature scientifique.
Il reflète avant tout le périmètre des dispositifs d’évaluation et de financement.
Autrement dit, les institutions n’ont pas redéfini l’innovation ; elles évaluent une catégorie particulière d’innovations.
La nuance est essentielle, notamment pour le sujet des digital therapeutics (DTx), qui peinent encore à passer l’évaluation lié au dispositif PECAN.
Une technologie peut être nouvelle sans être véritablement innovante
L’histoire récente de la santé regorge d’exemples de solutions techniquement remarquables dont l’impact réel est resté limité.
À l’inverse, certaines transformations majeures des systèmes de santé reposaient sur des idées relativement simples.
La généralisation de nouvelles organisations de soins, les démarches de coordination, certaines évolutions des parcours de prise en charge, les modèles de décision partagée ou encore l’intégration des sciences comportementales dans les pratiques cliniques ont profondément modifié la manière de soigner sans nécessairement s’appuyer sur une rupture technologique.
À l’inverse, digitaliser un processus existant ne produit pas automatiquement une innovation.
La simple numérisation d’un support ne constitue pas, à elle seule, une innovation. Elle ne le devient que si elle produit une amélioration démontrable des résultats, de l’expérience utilisateur ou de l’efficience des soins.
Cela ne modifie pas nécessairement la qualité de la décision médicale, l’adhésion des patients, les résultats cliniques ou l’efficience du système.
La technologie constitue un moyen.
L’innovation réside dans le changement qu’elle permet.
Cette distinction est loin d’être anodine.
Elle invite à déplacer le regard, de la sophistication technique vers les résultats obtenus.
Ce que nous devrions probablement évaluer davantage
Si l’on revient aux définitions de l’OCDE, de l’OMS ou de la Commission européenne, une question apparaît rapidement.
Lorsqu’une solution est présentée comme innovante, qu’évalue-t-on réellement ?
Évalue-t-on son niveau technologique ?
Sa nouveauté ?
Ou sa capacité à produire un bénéfice démontré ?
Cette question est particulièrement importante à une époque où les technologies évoluent beaucoup plus vite que les organisations.
Une intelligence artificielle plus performante n’améliore pas nécessairement la qualité des soins.
Un objet connecté n’améliore pas automatiquement l’observance.
Une plateforme numérique ne simplifie pas toujours le parcours des patients.
À l’inverse, une modification des pratiques professionnelles, une nouvelle organisation territoriale, une méthode favorisant l’engagement des patients ou une intervention issue des sciences comportementales peuvent produire des gains considérables sans mobiliser de technologie nouvelle.
Ces différentes formes d’innovation ne s’opposent pas.
Elles sont complémentaires.
La technologie peut d’ailleurs constituer un formidable accélérateur lorsqu’elle est mise au service d’une transformation plus profonde.
Une proposition pour mieux évaluer l’innovation en santé
L’évaluation des DTx illustre la difficulté à définir ce qui constitue réellement une innovation en santé. Les discussions portent à la fois sur la présomption d’innovation, les preuves cliniques attendues et la valeur effectivement créée pour les patients et le système de santé. Cette situation montre qu’une innovation ne peut être appréciée à partir de son seul caractère numérique.
Cette réflexion conduit à envisager une grille d’évaluation plus large des innovations numériques en santé.
Quatre dimensions devraient être évaluées :
- La technologie
- Est-elle robuste ?
- Est-elle sûre ?
- Le mécanisme d’action
- Comment agit-elle ?
- Sur quel comportement ?
- Par quel levier ?
- La valeur créée
- Quels résultats produit-elle ?
- L’impact systémique
- Est-elle intégrable ?
- Est-elle équitable ?
- Est-elle efficiente ?
Grille multidimensionnelle d’évaluation des innovations numériques en santé
| Dimension | Ce qui devrait être évalué |
|---|---|
| Technologie | Robustesse, sécurité, interopérabilité, conformité réglementaire |
| Mécanisme d’action | Comment agit la solution ? Quels comportements, décisions ou organisations modifie-t-elle ? |
| Valeur créée | Quels bénéfices démontre-t-elle pour les patients, les professionnels et les résultats de santé ? |
| Impact systémique | Est-elle intégrable, efficiente, équitable et durable à l’échelle du système de santé ? |
En conclusion : remettre la valeur au centre
Les prochaines années verront probablement émerger des innovations technologiques extraordinaires. L’intelligence artificielle, les dispositifs médicaux numériques, les biomarqueurs ou la médecine personnalisée transformeront une partie importante de la pratique médicale.
Mais ces avancées ne devraient pas nous conduire à réduire l’innovation à sa seule dimension technologique.
L’innovation n’est pas une propriété d’un objet.
Elle est une propriété du changement qu’il produit.
Une solution n’est véritablement innovante que si elle améliore de manière démontrable les résultats de santé, l’expérience des patients, les conditions d’exercice des professionnels ou l’efficience du système.
La technologie peut y contribuer.
Elle n’en est pas la définition.
Peut-être est-il temps, non pas de redéfinir l’innovation, mais simplement de retrouver le sens que lui donnent depuis longtemps l’économie, les politiques publiques internationales et la littérature scientifique : l’innovation n’est pas ce qui est nouveau ; c’est ce qui crée une valeur nouvelle.
C’est probablement à cette condition que nous pourrons mieux reconnaître, évaluer et soutenir les innovations qui transformeront réellement la santé dans les années à venir.
Références bibliographiques
Christensen, C. M., Grossman, J. H., & Hwang, J. (2009). The Innovator’s Prescription: A Disruptive Solution for Health Care. McGraw-Hill.
European Commission. (2021). Horizon Europe strategic plan 2021–2024. Publications Office of the European Union.
Greenhalgh, T., Robert, G., Macfarlane, F., Bate, P., & Kyriakidou, O. (2004). Diffusion of innovations in service organizations: Systematic review and recommendations. The Milbank Quarterly, 82(4), 581–629.
Organisation for Economic Co-operation and Development (OECD), & Eurostat. (2018). Oslo Manual 2018: Guidelines for collecting, reporting and using data on innovation (4th ed.). OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/9789264304604-en
Organisation mondiale de la Santé. (2021). Global strategy on digital health 2020–2025. World Health Organization.
Schumpeter, J. A. (1934). The theory of economic development. Harvard University Press.
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