Temps d’écran : une durée suffit-elle à décrire un comportement santé ?

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ecrans et comportements sante

4 points clés à retenir

  • Une mesure d’un comportement doit toujours se poser la question du comportement qu’il remplace
  • Une même durée d’écran peut correspondre à des activités, des contextes et des sollicitations très différents. La durée est utile, mais ne suffit pas toujours à caractériser un comportement santé.
  • Chez les personnes âgées, les études récentes retrouvent des associations différentes selon l’activité : la télévision est plus souvent associée à de moins bonnes performances cognitives, tandis que l’utilisation d’un ordinateur, la lecture ou certains jeux sont plus souvent associés à de meilleures performances dans certains domaines.
  • Ces résultats ne démontrent ni que la télévision détériore la cognition, ni que l’ordinateur la protège. Ils montrent surtout que la pertinence d’un indicateur dépend de ce qu’il mesure réellement.

Comportement santé : quatre heures devant un écran. Mais quatre heures de quoi ?

Regarder une série, rechercher une information, communiquer avec ses proches, travailler, effectuer une démarche administrative ou jouer à un jeu vidéo peuvent produire exactement la même mesure : quatre heures de temps d’écran.

Pourtant, ces activités ne mobilisent pas nécessairement les mêmes fonctions cognitives, les mêmes interactions sociales ou le même contexte.

La durée est donc une information réelle et parfois pertinente. Mais elle ne décrit pas nécessairement, à elle seule, le comportement que l’on cherche à comprendre.

La vraie question est donc « cette durée mesure-t-elle la dimension du comportement qui est pertinente pour la question étudiée ? ».

Télévision et ordinateur : deux durées, deux associations

Une étude publiée en septembre 2026 dans npj Digital Medicine illustre bien cette question.

Zhong et ses collègues ont analysé 8 996 personnes âgées issues de quatre grandes cohortes : SHARE, ELSA-HCAP, HRS-HCAP et NHANES.

Les chercheurs ont distingué le temps passé à regarder la télévision et celui consacré à l’utilisation d’un ordinateur.

Dans les analyses observationnelles, chaque heure quotidienne supplémentaire de télévision était associée à une moins bonne cognition globale, notamment pour certaines mesures de mémoire.

À l’inverse, l’utilisation d’un ordinateur était associée à de meilleures performances dans certains domaines, notamment la vitesse de traitement et le rappel différé. Ces associations étaient surtout observées pour des niveaux faibles à modérés d’utilisation.

La conclusion qu’un ordinateur est plus bénéfique qu’une télévision serait pourtant erronée.

L’étude montre une association différente selon l’activité mesurée. Elle ne montre pas que l’ordinateur améliore la cognition ni que la télévision la détériore.

« Utiliser un ordinateur » ne décrit pas encore une activité précise

C’est une limite importante.

Un ordinateur peut servir à travailler, lire, communiquer, jouer, regarder des vidéos ou effectuer une démarche administrative.

Passer de « temps d’écran » à « temps d’ordinateur » améliore donc la description de l’exposition, mais ne résout pas complètement le problème.

L’appareil n’est pas nécessairement le comportement.

Et même lorsque l’activité est connue, son contexte peut rester déterminant : avec qui ? à quel moment ? pendant combien de temps d’affilée ? et surtout, à la place de quelle autre activité ?

Association ne signifie pas causalité

Les données observationnelles ne permettent pas d’affirmer que regarder davantage la télévision provoque une dégradation cognitive ou qu’utiliser davantage un ordinateur améliore les capacités cognitives.

La causalité inverse est notamment possible : les personnes ayant de meilleures capacités cognitives peuvent être davantage susceptibles ou capables d’utiliser un ordinateur.

D’autres différences peuvent également jouer un rôle : niveau d’éducation, situation socio-économique, santé, activité physique, environnement social ou familiarité avec les technologies.

Les ajustements statistiques réduisent certaines confusions, mais ne permettent pas de garantir qu’elles ont toutes disparu.

Les chercheurs ont également utilisé une randomisation mendélienne, qui exploite certaines variations génétiques associées aux comportements étudiés.

Les résultats génétiques reproduisaient en partie le contraste observé dans les analyses observationnelles, mais ils ne constituent pas pour autant l’équivalent d’un essai randomisé.

Et surtout, une méthode causale plus sophistiquée ne transforme pas une exposition mal définie en comportement parfaitement caractérisé.

La cognition n’est pas une variable unique

Il faut également éviter de parler de « cognition » comme d’une mesure unique.

Les études évaluent différentes dimensions : cognition globale, mémoire, vitesse de traitement, fonctions exécutives, fluence verbale ou orientation.

Une association avec un test de mémoire ne signifie donc pas une amélioration de l’ensemble des fonctions cognitives.

Et une association avec certains tests cognitifs ne signifie pas automatiquement une réduction du risque de démence.

Dans l’étude de Zhong, les analyses ne fournissaient pas de preuve convaincante d’un effet sur les différents sous-types de démence étudiés.

Passer d’« association avec certaines performances cognitives » à « prévention de la démence » serait donc une extrapolation injustifiée.

Une revue récente retrouve la même hétérogénéité

Une revue systématique publiée en 2026 dans le Health Promotion Journal of Australia a analysé 13 études représentant 43 902 personnes âgées.

Les comportements étudiés comprenaient notamment télévision, utilisation d’appareils électroniques, lecture et jeux.

Les résultats étaient hétérogènes.

La télévision était plus souvent associée à de moins bonnes performances cognitives. À l’inverse, certaines activités considérées comme plus cognitivement engageantes, notamment la lecture, les jeux ou l’utilisation d’un ordinateur, étaient plus souvent associées à de meilleures performances dans certains domaines.

Mais les 13 études étaient observationnelles, et plusieurs étaient transversales. Les auteurs soulignent également des limites concernant la mesure des comportements et des performances cognitives.

La revue suggère plutôt que les comportements sédentaires ne devraient pas nécessairement être traités comme une exposition homogène.

La question essentielle : à la place de quoi ?

Il manque souvent une information lorsqu’on raisonne uniquement en durée : ce que cette activité remplace.

Deux heures supplémentaires d’ordinateur ne représentent pas la même modification si elles remplacent :

  • deux heures de télévision
  • deux heures de sommeil
  • deux heures d’activité physique
  • deux heures de lecture
  • deux heures d’interaction sociale

Observer qu’une activité est associée à un meilleur résultat ne permet donc pas de conclure que remplacer une autre activité par celle-ci produirait le même résultat.

La question de la substitution est une question différente.

Pour une intervention personnalisée, mesurer mieux ne signifie pas mesurer tout

Cette distinction est particulièrement importante pour la personnalisation.

Deux personnes peuvent avoir exactement quatre heures de temps d’écran sans avoir le même comportement.

Chez l’une, ces quatre heures peuvent principalement correspondre à une activité qui empiète sur le sommeil. Chez l’autre, elles peuvent correspondre à une activité professionnelle ou sociale.

À l’inverse, deux personnes ayant « quatre heures d’ordinateur » peuvent avoir des activités très différentes.

Il serait donc prématuré de déduire des études actuelles un protocole du type : « réduire la télévision et augmenter l’ordinateur ».

La conclusion est plus méthodologique : avant de personnaliser une intervention à partir d’une variable, il faut vérifier que cette variable décrit suffisamment bien le comportement que l’on souhaite modifier.

Plus de détails ne signifie d’ailleurs pas automatiquement meilleure mesure. Si la question porte sur le sommeil, le moment de l’utilisation peut être essentiel. Si elle porte sur les interactions sociales, la dimension relationnelle peut être plus informative que la durée. Si elle porte sur la cognition, la nature de la tâche peut être déterminante.

Conclusion : le problème n’est pas la durée, mais ce qu’on lui demande de représenter

Le temps d’écran donne une information réelle. Il peut être utile et même être la variable la plus pertinente pour certaines questions.

Mais il ne décrit pas nécessairement, à lui seul, toute l’exposition comportementale pertinente.

Les travaux récents montrent que différentes activités sédentaires présentent des associations différentes avec certains indicateurs cognitifs. Ils ne démontrent pas que la télévision détériore la cognition, que l’ordinateur la protège ou que remplacer l’un par l’autre prévient la démence.

L’élément à retenir est donc plutôt : « une durée ne suffit pas toujours à caractériser le comportement pertinent ».

Une mesure peut être précise sans être suffisamment spécifique. Une association peut être robuste sans être causale.

Avant de chercher à réduire, augmenter ou personnaliser un comportement, une question devrait donc précéder les autres : l’indicateur que nous mesurons décrit-il réellement le comportement que nous cherchons à comprendre et à modifier ?

Dans le cas du temps d’écran, les données récentes suggèrent une réponse nuancée : la durée mesure une dimension du comportement ; elle ne résume pas nécessairement le comportement lui-même.


Références

de Jesus Silva, T. R., et al. (2026). Impact of different types of sedentary behaviour on cognitive function in older adults: A systematic review. Health Promotion Journal of Australia, 37(3), e70190. https://doi.org/10.1002/hpja.70190

Zhong, Z., et al. (2026). Screen time modalities and neurocognition in older adults: Multi-cohort and Mendelian randomization evidence. npj Digital Medicine. https://doi.org/10.1038/s41746-026-03292-z

Bibliographie

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