82,50 € par mois : paie-t-on un outil, un suivi… ou un résultat ?

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dispositifs médicaux numériques

Du financement du dispositif au financement du résultat : ce que les nouvelles prises en charge du numérique en santé commencent à changer

82,50 euros par mois : c’est le montant du forfait technique prévu depuis juillet 2026 pour AXOMOVE THERAPY dans le cadre de son inscription comme dispositif médical numérique utilisé pour une activité de télésurveillance médicale chez certains adultes souffrant de lombalgie commune subaiguë ou chronique après un programme de rééducation fonctionnelle hospitalière.

Quelques centaines d’euros pour prolonger à domicile une prise en charge dont l’un des objectifs est de maintenir l’activité physique peuvent sembler modestes au regard du poids individuel et collectif de la lombalgie chronique.

Cette comparaison doit toutefois être maniée avec prudence. Les 82,50 euros correspondent au forfait technique du dispositif médical numérique et ne représentent pas le coût complet de la prise en charge. Le cadre réglementaire prévoit également une rémunération de l’opérateur de télésurveillance, tandis que l’activité mobilise des professionnels pour l’analyse des données, la gestion des alertes et l’accompagnement thérapeutique (République française, 2026a, 2026b).

Ce tarif ouvre ainsi une question plus intéressante que celle de son niveau : quelle valeur choisissons-nous de financer lorsque le numérique intervient dans une maladie chronique ? Celle d’un outil, du suivi qu’il permet, de sa capacité à modifier un comportement ou, plus largement, du bénéfice de santé qu’il contribue à produire ?

Les évolutions françaises de 2026 montrent que plusieurs logiques commencent à coexister.

De la télésurveillance à la reconnaissance d’un effet thérapeutique propre

Dans le premier cas, la Haute Autorité de santé a évalué une activité de télésurveillance médicale utilisant un dispositif médical numérique. L’indication retenue concerne certains adultes atteints de lombalgie commune subaiguë ou chronique après un programme de rééducation fonctionnelle réalisé lors d’un séjour hospitalier.

Le dispositif permet aux professionnels de prescrire des exercices personnalisés et d’en suivre la réalisation à domicile. Le patient peut renseigner les difficultés rencontrées et répondre à des questionnaires ; certaines données peuvent générer des alertes portant notamment sur la douleur ou la difficulté des exercices. Des fonctions de messagerie, de visioconférence et d’éducation thérapeutique complètent le dispositif (Haute Autorité de santé [HAS], 2026a ; République française, 2026a).

La CNEDiMTS a conclu à un intérêt supérieur au suivi médical conventionnel pour l’activité de télésurveillance dans l’indication précise retenue. Elle n’a pas établi cet intérêt pour les autres affections ostéo-articulaires chroniques douloureuses examinées dans le dossier. L’activité a ensuite été inscrite sur la liste prévue à l’article L. 162-52 du Code de la sécurité sociale et son forfait technique fixé à 82,50 euros TTC par patient et par mois (HAS, 2026a ; République française, 2026a, 2026b).

Quelques mois auparavant, une autre évolution avait eu lieu. En avril 2026, la HAS annonçait son premier avis favorable au remboursement en droit commun d’un dispositif médical numérique à visée thérapeutique, destiné aux enfants de 7 à 11 ans présentant un asthme persistant.

La CNEDiMTS a considéré que Joe, associé au traitement standard, était supérieur au traitement standard seul dans l’indication retenue, notamment sur la réduction des exacerbations. Le dispositif a obtenu un service attendu suffisant et une amélioration mineure du service attendu, de niveau IV. La HAS précisait cependant que l’effectivité du remboursement restait soumise à une décision ministérielle (HAS, 2026b).

Ces dossiers concernent des populations, des pathologies et des mécanismes d’action différents et n’ont pas vocation à être directement comparés. Leur juxtaposition révèle néanmoins deux niveaux possibles de reconnaissance de la valeur du numérique : une activité de télésurveillance articulée à l’intervention de professionnels, et l’apport thérapeutique propre d’un DMN associé aux soins habituels.

Cette distinction devient particulièrement intéressante lorsque l’effet recherché dépend du comportement du patient.

Suivre un comportement n’est pas encore le modifier durablement

La lombalgie en fournit un bon exemple. L’activité physique n’y constitue pas simplement une donnée à surveiller : son maintien ou sa reprise font partie de la stratégie de prise en charge.

Après une rééducation structurée, le patient doit transférer dans son quotidien ce qu’il a appris : reprendre progressivement certaines activités, poursuivre les exercices pertinents, s’adapter lors des épisodes douloureux et limiter les stratégies d’évitement susceptibles d’entretenir les limitations fonctionnelles.

Le numérique peut faciliter cette transition. Pourtant, l’indicateur le plus facile à mesurer dans l’application n’est pas nécessairement le plus pertinent.

Un patient qui se connecte régulièrement peut utiliser intensivement le dispositif sans avoir acquis une autonomie durable. À l’inverse, une diminution progressive de l’usage peut être compatible avec une réussite si le comportement et le bénéfice clinique se maintiennent.

La valeur d’une intervention comportementale doit donc être recherchée au-delà de son utilisation immédiate, notamment dans ce que la personne parvient à maintenir lorsque le soutien diminue.

De l’usage à la valeur médico-économique

La chaîne conduisant du dispositif au résultat comporte plusieurs niveaux :

Accès → utilisation → engagement dans l’intervention → mécanismes de changement → comportement → maintien → résultat clinique → valeur médico-économique.

Ces étapes sont liées, mais aucune ne garantit automatiquement la suivante. Une forte utilisation peut favoriser l’exposition aux composantes actives d’une intervention sans démontrer qu’un comportement a changé. De même, une modification comportementale à court terme ne garantit ni son maintien ni un bénéfice clinique durable.

Cette distinction est essentielle pour l’évaluation des interventions numériques. Les connexions, le temps passé, les exercices réalisés ou la rétention permettent de comprendre l’usage et parfois certains mécanismes de l’intervention. Ils ne constituent pas, à eux seuls, des résultats de santé.

Elle est tout aussi importante lorsqu’on s’intéresse au prix.

89 euros sur neuf mois : ce que change la perspective médico-économique

selfBACK est une intervention numérique d’autogestion proposant des recommandations individualisées aux personnes souffrant de lombalgie, en complément des soins habituels.

Kongstad et ses collègues (2024) ont réalisé une analyse médico-économique à partir d’un essai randomisé contrôlé mené au Danemark auprès de 297 adultes suivis pendant neuf mois.

Le coût de l’intervention numérique était de 89 euros par participant sur cette période.

Du point de vue du système de santé, le coût moyen était supérieur de 230 euros dans le groupe intervention, avec un intervalle de confiance allant de −136 à 595 euros. Le gain moyen atteignait 0,03 QALY et le ratio coût-efficacité incrémental était de 7 336 euros par QALY gagné.

Avec le seuil de 23 250 euros par QALY retenu par les chercheurs, la probabilité que l’intervention soit coût-efficace atteignait 98 % dans l’analyse principale. Lorsque les pertes de productivité étaient intégrées dans une analyse sociétale limitée à l’absentéisme de longue durée, l’incertitude augmentait : le ratio passait à 18 821 euros par QALY et la probabilité de coût-efficacité diminuait (Kongstad et al., 2024).

Ces résultats doivent être interprétés dans leur contexte. Ils ne signifient ni que 89 euros « produisent » 0,03 QALY, ni qu’une application peu coûteuse serait par principe efficiente. Dans cette étude, cette population et avec les hypothèses économiques retenues, les ressources supplémentaires mobilisées étaient associées à un bénéfice suffisant pour rendre l’intervention probablement coût-efficace selon le seuil choisi.

L’exemple illustre ainsi la limite d’un raisonnement centré sur le prix facial. Une intervention peu coûteuse peut représenter une mauvaise allocation des ressources si elle n’apporte aucun bénéfice supplémentaire ; une intervention plus coûteuse peut au contraire être efficiente si les résultats obtenus le justifient.

Le tarif de 82,50 euros ne permet donc pas, à lui seul, de déterminer si le niveau de financement est faible, élevé ou approprié.

Le piège de l’engagement numérique

Les interventions numériques produisent une quantité considérable de données : connexions, fréquence d’utilisation, exercices réalisés, questionnaires complétés, abandons ou interactions avec les professionnels.

Cette richesse présente un risque méthodologique bien connu : accorder davantage d’importance à ce qui est facile à mesurer qu’à ce qui constitue réellement le résultat recherché.

Une étude récente présentée par Yale School of Management apporte une illustration intéressante, même si elle porte sur une application commerciale et non sur un dispositif médical.

Les chercheurs ont analysé les données de près de 12 000 utilisateurs d’une application américaine de suivi de l’activité physique et de l’alimentation. Environ 7 % avaient souscrit à une version premium facturée 39,99 dollars par an.

Après le passage à l’offre payante, l’engagement augmentait nettement. La première semaine, les utilisateurs premium étaient 11,4 points de pourcentage plus susceptibles de renseigner leur activité physique que des utilisateurs comparables n’ayant pas souscrit. Sept semaines plus tard, l’écart était ramené à 7,9 points, avant de disparaître. Une évolution similaire était observée pour plusieurs autres comportements dans l’application.

La perte de poids supplémentaire observée chez les abonnés atteignait environ 1,3 livre à dix semaines, puis l’écart perdait sa significativité statistique.

Cette étude est observationnelle. Elle ne permet donc ni d’établir avec la même force qu’un essai randomisé un effet causal de l’abonnement, ni d’extrapoler ses résultats aux DMN remboursés en France.

Son intérêt est ailleurs : elle montre qu’un surcroît d’engagement dans un outil peut être transitoire et ne pas se traduire par un bénéfice de santé durable (Yale School of Management, 2026).

Les auteurs discutent notamment d’un possible effet de nouveauté associé aux fonctionnalités premium. Quelle qu’en soit l’explication exacte, le résultat rappelle que la rétention dans une application et le maintien d’un comportement de santé répondent à des logiques différentes.

Pour une intervention visant l’autonomie, une baisse de l’utilisation peut même devenir compatible avec le résultat recherché, dès lors que les compétences, le comportement et les bénéfices acquis persistent.

Le coût du dispositif et celui du changement

Cette distinction pose une difficulté supplémentaire pour les modèles économiques.

Le tarif d’un DMN est connu. Le temps professionnel mobilisé peut être calculé. Le niveau de ressources nécessaire pour obtenir et maintenir un changement chez une personne donnée est beaucoup moins prévisible.

Une intervention numérique relativement légère pourra suffire pour certains patients. D’autres auront besoin de davantage de personnalisation, de feedback ou de soutien professionnel. Ces besoins peuvent également varier dans le temps : un patient autonome pendant plusieurs mois peut rencontrer un événement ou une difficulté qui fragilise les comportements acquis.

Les interventions adaptatives offrent une piste intéressante : moduler la nature ou l’intensité du soutien en fonction de la réponse et des besoins plutôt que délivrer exactement la même intervention à tous pendant une durée fixe. Leur intérêt clinique et leur efficience doivent toutefois être démontrés selon les populations et les modalités retenues.

Cette perspective déplace le débat économique : la question porte moins sur la quantité uniforme de service délivrée que sur les ressources nécessaires, au bon moment, pour obtenir un bénéfice qui se maintient.

La durée ne suffit pas à prédire le maintien

Le même raisonnement s’applique à la durée des interventions.

La littérature ne permet pas de définir une durée universelle au terme de laquelle un comportement de santé serait définitivement acquis. Le maintien varie selon le comportement, les individus, l’environnement, les capacités d’autorégulation et les obstacles rencontrés.

Deux interventions de six mois peuvent ainsi produire des trajectoires très différentes. L’une peut maintenir le comportement grâce à des sollicitations constantes ; l’autre utiliser progressivement cette période pour développer les capacités permettant à la personne d’agir avec moins de soutien.

Une durée de prise en charge renseigne donc sur l’exposition à l’intervention, beaucoup moins sur ce qui en restera.

Pour une intervention comportementale, la persistance du comportement et du bénéfice après réduction du soutien constitue ainsi un résultat particulièrement important à documenter.

Ce qu’il faudrait réellement mesurer dans les interventions de santé numérique

Une évaluation centrée sur la valeur suppose de distinguer plusieurs niveaux :

QuestionIndicateurs possibles
Le patient utilise-t-il le dispositif /DTx ?Activation, usage, rétention, abandon
Les mécanismes ciblés évoluent-ils ?Auto-efficacité, autorégulation, gestion des obstacles selon l’intervention
Le comportement recherché évolue-t-il ?Activité, exercices, observance ou autre comportement cible
Le changement est-il maintenu ?Mesures après réduction ou arrêt du soutien
Le résultat clinique s’améliore-t-il ?Fonction, douleur, qualité de vie, exacerbations ou autre critère pertinent
Le recours aux soins évolue-t-il ?Consultations, examens, médicaments, hospitalisations
Quel est le coût complet ?DMN, temps professionnel et autres ressources
Quelle valeur supplémentaire est obtenue ?Coût-efficacité, coût-utilité, impact budgétaire

Les premiers indicateurs sont généralement les plus faciles à produire. Les derniers sont souvent plus difficiles à mesurer, mais ils se rapprochent davantage de la question qui intéresse le financeur : qu’a-t-on réellement obtenu en échange des ressources mobilisées ?

Vers une reconnaissance plus large de la valeur thérapeutique ?

Les décisions françaises de 2026 ne signifient pas que le financement du numérique serait désormais fondé sur les résultats. Elles montrent plutôt que plusieurs voies de reconnaissance commencent à coexister.

La télésurveillance permet de valoriser le numérique au sein d’une organisation de soins associant dispositif, surveillance et accompagnement thérapeutique. Le premier avis favorable concernant un DMN à visée thérapeutique marque une autre étape : la reconnaissance d’un apport clinique du dispositif associé à la prise en charge habituelle.

Ces deux modèles ne s’excluent pas. Ils invitent surtout à préciser à quel niveau la valeur doit être recherchée et démontrée.

Pour les interventions dont l’efficacité dépend du comportement du patient, l’enjeu dépasse rapidement l’accès à l’outil et son utilisation. La valeur peut aussi résider dans les mécanismes qu’il active, le comportement qu’il contribue à modifier, le résultat clinique obtenu et la persistance de cet effet lorsque l’intervention devient moins intensive.

Conclusion

Le chiffre de 82,50 euros par mois attire l’attention, mais il ne permet pas de déterminer si le système de santé paie trop ou pas assez.

L’exemple de selfBACK montre qu’une intervention numérique relativement peu coûteuse peut présenter un profil médico-économique favorable lorsque son bénéfice supplémentaire est suffisant. Les données présentées par Yale rappellent, à l’inverse, qu’une augmentation de l’engagement numérique peut s’éroder et ne pas se traduire par un résultat de santé durable.

Les évolutions réglementaires françaises ajoutent une autre dimension : le numérique peut désormais être reconnu dans le cadre d’une activité de télésurveillance, tandis qu’une voie s’ouvre également pour évaluer son apport thérapeutique propre.

Ces évolutions conduisent à regarder au-delà du prix du logiciel.

Pour les interventions reposant sur le changement des comportements, la valeur se construit à plusieurs niveaux : dans le dispositif, dans l’accompagnement qui l’entoure, dans les mécanismes qu’il mobilise, dans le comportement qui évolue et, finalement, dans le bénéfice de santé qui persiste.

Le défi sera donc moins de déterminer combien doit coûter une application/intervention que de savoir combien il est pertinent d’investir pour obtenir un résultat de santé durable — et comment démontrer que cet investissement produit effectivement ce résultat ?

A propos des exemples cités : les exemples cités dans cet article correspondent à des décisions réglementaires et publications scientifiques disponibles publiquement. Ils sont utilisés à des fins d’analyse du financement et de l’évaluation du numérique en santé et ne constituent pas une recommandation de ces solutions. Ces deux dossiers ne sont pas comparables sur le plan clinique et réglementaire. Ils sont cités ici non pour comparer leurs performances, mais parce qu’ils illustrent deux modalités différentes de reconnaissance de la valeur d’un dispositif médical numérique. 


Références

Haute Autorité de santé. (2026a, 6 mai). AXOMOVE THERAPY : activité de télésurveillance médicale. Haute Autorité de santé.

Haute Autorité de santé. (2026b, 2 avril). Premier avis favorable au remboursement d’une thérapie numérique. Haute Autorité de santé.

Kongstad, L. P., Øverås, C. K., Skovsgaard, C. V., Sandal, L. F., Hartvigsen, J., Søgaard, K., Mork, P. J., & Stochkendahl, M. J. (2024). Cost-effectiveness analysis of app-delivered self-management support (selfBACK) in addition to usual care for people with low back pain in Denmark. BMJ Open, 14(9), e086800. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2024-086800

République française. (2026a, 15 juillet). Arrêté du 15 juillet 2026 portant inscription d’activités de télésurveillance médicale sur la liste prévue à l’article L. 162-52 du code de la sécurité sociale. Journal officiel de la République française, n° 0168.

République française. (2026b, 15 juillet). Arrêté du 15 juillet 2026 fixant le montant forfaitaire des activités de télésurveillance inscrites sur la liste des activités de télésurveillance médicale prévue à l’article L. 162-52 du code de la sécurité sociale. Journal officiel de la République française, n° 0168.

Yale School of Management. (2026, 17 août). Paying for a Health App Boosts Engagement, but Not for Long. Yale Center for Customer Insights.

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Bibliographie

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