Les arrêts de travail et l’absentéisme sont en constante augmentation. Les implications de cette tendance vont bien au-délà d’une préoccupation majeure pour les entreprises. Car les arrêts de travail et l’absentéisme sont en général un signal fort de trajectoires santé dégradées. Les études de cohorte montrent en effet qu’un arrêt de travail long est associé à un risque accru de récidive, de multimorbidité, d’invalidité et de recours aux soins.
Les arrêts de travail sont encore trop souvent analysés comme des épisodes isolés : un salarié s’arrête, revient, puis l’entreprise mesure une durée d’absence et un coût. Cette lecture est insuffisante.
Les données récentes sur l’absentéisme, les troubles psychiques, la multimorbidité et les dépenses de santé suggèrent une autre interprétation : les arrêts longs, les récidives et les troubles de santé mentale ne sont pas seulement des événements ponctuels. Ils peuvent être les marqueurs visibles de trajectoires de santé qui se dégradent progressivement.
Cette distinction est essentielle. Elle permet de mieux comprendre pourquoi les arrêts de travail longs augmentent, pourquoi les récidives sont fréquentes, pourquoi les coûts progressent et pourquoi les dispositifs centrés uniquement sur le contrôle ou la gestion administrative des absences risquent de manquer leur cible.
Trajectoire santé et arrêt de travail : définition
Dans cet article, nous définissons une trajectoire de santé comme l’évolution longitudinale d’un individu dans le temps, caractérisée par l’interaction entre état de santé, capacité fonctionnelle, participation au travail, recours aux soins et événements tels que les arrêts de travail ou l’invalidité.
Il convient de distinguer :
- trajectoire clinique (symptômes, maladies),
- trajectoire fonctionnelle (capacité à travailler),
- trajectoire administrative (arrêts, IJ, invalidité),
- trajectoire économique (coûts).
Modèle conceptuel simplifié de trajectoire santé-travail
Déterminants professionnels
+
Déterminants individuels
↓
Facteurs psychosociaux et comportements de santé
↓
Altération santé mentale et physique
↕
Maladies chroniques et multimorbidité
↓
Dégradation fonctionnelle
↓
Présentéisme
↓
Arrêt de travail
↓
Récidive / Invalidité / Désinsertion
Les arrêts de travail ne sont pas toujours le début du problème
En France, les arrêts de travail indemnisés augmentent depuis plusieurs années.
Le Gouvernement indiquait en 2026 que la France figurait au cinquième rang des pays de l’OCDE pour l’absentéisme, avec environ 5 % d’absentéisme en entreprise et 21 jours d’absence par an en 2024.
Entre 2019 et 2024, le nombre d’arrêts indemnisés a augmenté de 10 %, pour atteindre 9,1 millions. Les dépenses d’indemnités journalières versées par l’Assurance maladie atteignaient 17,9 milliards d’euros en 2025, soit 7 milliards de plus qu’en 2016.
Les baromètres récents d’absentéisme confirment également une diffusion du phénomène.
L’Observatoire de la performance sociale 2026 indique que le taux d’absentéisme atteint 4,98 % en 2025, contre 4,84 % en 2024, et que 37 % des salariés ont été absents au moins une fois en 2025, contre 33 % en 2024. Le même observatoire souligne la progression des arrêts de longue durée, notamment les arrêts de plus de 90 jours.
Ces chiffres sont importants, mais ils ne disent pas tout. Ils décrivent la partie visible du phénomène : l’absence. Ils ne décrivent pas nécessairement la trajectoire de santé qui précède cette absence.
Dans de nombreux cas, l’arrêt de travail intervient après une succession de signaux plus précoces : fatigue persistante, troubles du sommeil, anxiété, douleurs, perte de capacité fonctionnelle, présentéisme, difficultés de concentration ou aggravation d’une pathologie chronique.
L’arrêt est alors moins un événement isolé qu’un point de rupture.
Ce que montrent les cohortes : les trajectoires sont hétérogènes
Les études de cohorte récentes confirment que les personnes en arrêt ne suivent pas toutes la même évolution.
Une étude suédoise publiée en 2024, portant sur deux cohortes nationales de personnes ayant débuté un arrêt de plus de 14 jours pour trouble lié au stress, a inclus 32 417 personnes en 2011 et 65 511 personnes en 2018. Les auteurs ont identifié six trajectoires différentes d’arrêts de travail et de pension d’invalidité sur les 13 mois suivant l’arrêt initial.
La majorité des personnes retrouvent rapidement un niveau faible ou nul de jours d’absence. Mais une minorité suit des trajectoires défavorables. Dans la cohorte 2018, 6,2 % des personnes restent dans une trajectoire d’absence ou d’invalidité constamment élevée ; dans la cohorte 2011, cette proportion atteint 8 %. L’étude rappelle également que les arrêts liés au stress ont presque doublé en Suède entre 2011 et 2018.
Ce résultat est central : un arrêt pour trouble lié au stress ne produit pas une trajectoire unique. Il existe des profils de récupération rapide, de récupération lente, de fluctuation et de maintien dans l’incapacité.
Note : les trajectoires observées reposent sur des données administratives d’indemnisation et ne permettent pas de documenter directement l’évolution clinique des patients.
La récidive montre que l’arrêt n’est pas toujours clos après le retour au travail
Une autre étude prospective néerlandaise publiée en 2024, portant sur 16 310 salariés ayant connu un arrêt long pour trouble mental courant, montre que le retour au travail ne clôt pas nécessairement la trajectoire.
Après un retour complet au travail,
- 6 % des salariés connaissent un nouvel épisode d’arrêt long dans l’année,
- 10,9 % dans les deux ans
- 15,6 % dans les trois ans.
Les taux de récidive sont plus élevés après un arrêt initial lié à un trouble anxieux ou de l’humeur.
Cette donnée est particulièrement importante pour les entreprises et les systèmes de prévention. Elle montre qu’un retour au travail ne suffit pas à considérer la trajectoire comme stabilisée. Certaines personnes restent dans une zone de vulnérabilité élevée après la reprise.
Le risque n’est donc pas seulement l’arrêt initial. Le risque est aussi la récidive, surtout lorsque les facteurs de vulnérabilité n’ont pas été modifiés.
Santé mentale, arrêt long et bascule vers l’incapacité durable
Une étude norvégienne publiée en 2025 a suivi 2 609 patients pris en charge en routine pour des troubles mentaux, en observant leur statut de travail un an avant et un an après le début du traitement.
Les résultats montrent une augmentation nette de l’incapacité de travail avant le début du traitement, avec un pic de 38 % au moment de l’entrée en soins.
Après le début du traitement, l’absentéisme diminue modestement, mais les prestations médicales de long terme augmentent de 7 % avant traitement à 18 % après, soit une hausse relative de 152 %.
Près de 46 % des patients conservent une capacité de travail stable, mais environ 30 % connaissent une réduction des arrêts associée à une transition vers des prestations médicales de plus long terme, et 7 % sont durablement en pension d’invalidité.
L’enseignement est clair : la prise en charge clinique des symptômes ne garantit pas toujours la restauration de la capacité fonctionnelle. Santé mentale et capacité de travail doivent être suivies ensemble.
Multimorbidité : le lien avec les coûts et l’absentéisme est majeur
Le sujet ne se limite pas à la santé mentale.
Une étude publiée en 2025 dans l’European Journal of Public Health, à partir des données de l’enquête belge de santé, montre que l’absentéisme augmente fortement avec le nombre de maladies chroniques. Note : les estimations de perte de productivité reposent sur des hypothèses économiques qui peuvent varier selon les systèmes nationaux.
Le nombre moyen de jours d’absence passe de 5,5 jours chez les personnes sans maladie chronique à 6,8 jours avec une maladie chronique, 14,8 jours avec deux, 24 jours avec trois et 36,2 jours avec quatre maladies chroniques ou plus.
Certaines pathologies sont particulièrement associées aux pertes de productivité.
La dépression est associée à 14,8 jours d’absence par personne et par an et à une perte de productivité estimée à 3 089 euros.
Le diabète est associé à 10,8 jours d’absence et 2 315 euros de perte de productivité. Les arthropathies et le cancer figurent également parmi les pathologies fortement associées aux jours d’absence.
Surtout, l’étude estime que les personnes en situation de multimorbidité représentent 34,2 millions de jours d’absence et 7,5 milliards d’euros de pertes de productivité en Belgique, soit environ 70 % de la perte de productivité liée à l’absentéisme pour raisons de santé.
L’interprétation de ces associations doit rester prudente. Les personnes présentant plusieurs maladies chroniques diffèrent souvent des autres populations sur de nombreuses caractéristiques (âge, niveau socio-économique, profession, niveau d’éducation ou état de santé antérieur). Bien que les analyses statistiques cherchent généralement à ajuster ces facteurs, un résidu de confusion demeure possible dans les études observationnelles.
Ce résultat montre que le coût n’est pas seulement lié à une pathologie isolée. Il augmente fortement lorsque les pathologies s’accumulent.
Les arrêts maladie peuvent être interprétés comme des marqueurs de trajectoires cumulatives
Ces données invitent à changer de lecture. La logique habituelle est souvent linéaire :
stress, maladie ou accident → arrêt de travail → retour au travail.
Les données suggèrent plutôt une logique cumulative.
| Niveau de trajectoire | Manifestations fréquentes | Ce qui peut être mesuré |
|---|---|---|
| Expositions | stress chronique, charge de travail, faible contrôle, sédentarité, sommeil dégradé | questionnaires, données organisationnelles, enquêtes santé |
| Signaux précoces | fatigue, anxiété, troubles du sommeil, douleurs, baisse d’énergie | WHO-5, GAD-7, PHQ-9, échelles de fatigue |
| Dégradation fonctionnelle | présentéisme, baisse de concentration, erreurs, baisse de performance perçue | WPAI, WLQ, Work Ability Index |
| Événement visible | arrêt de travail, arrêt long, arrêt répété | données RH, Assurance maladie |
| Aggravation | récidive, multimorbidité, transition vers incapacité durable | suivi longitudinal, données de soins, données sociales |
| Coûts | indemnités journalières, soins, perte de productivité, désinsertion | données économiques et médico-administratives |
© Vivoptim Solutions, 2026
Cette grille permet de comprendre pourquoi l’absentéisme est souvent un indicateur tardif. Lorsque l’arrêt de travail apparaît, la trajectoire de dégradation peut déjà être engagée depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.
Le rôle des comportements santé
Les comportements santé ne résument pas la santé au travail. Les conditions de travail, l’organisation, le management, les contraintes sociales et les déterminants économiques jouent un rôle majeur.
Mais les comportements de santé interviennent à plusieurs niveaux des trajectoires.
L’activité physique, le sommeil, l’alimentation, la consommation d’alcool, le tabac et la gestion du stress influencent à la fois la santé mentale, les maladies cardiovasculaires, le diabète, les troubles musculosquelettiques et la capacité fonctionnelle.
Une étude publiée en 2026 dans Scientific Reports, à partir de données de 231 425 fonctionnaires japonais suivis entre 2011 et 2022, rappelle que les arrêts longs pour troubles mentaux sont associés aux facteurs psychosociaux au travail.
Les auteurs citent notamment les liens entre arrêts longs pour troubles mentaux, forte tension au travail, faible soutien social, déséquilibre effort-récompense et surinvestissement professionnel. Ils rappellent également qu’une méta-analyse associe l’exposition aux facteurs de stress professionnels à un risque accru de 76 % d’arrêt maladie pour trouble mental.
L’intérêt de cette étude est aussi de montrer les limites de la prédiction automatique : malgré un ROC-AUC de 0,81, la performance en précision moyenne reste faible, avec une average precision de 0,040, en raison de la rareté statistique des événements. Cela confirme qu’il ne suffit pas de prédire les arrêts.
Il faut comprendre les mécanismes de trajectoire qui les produisent.
Les facteurs psychosociaux constituent des cibles potentielles d’intervention
Les données récentes suggèrent aussi que certains déterminants professionnels peuvent être modifiés.
Une étude quasi expérimentale publiée dans l’European Journal of Public Health en 2024 montre que la réduction des risques psychosociaux peut diminuer le risque d’arrêt long, avec des effets différents selon l’âge.
Note méthodologique : les études de cohorte montrent une association robuste entre plusieurs facteurs psychosociaux du travail et le risque ultérieur d’arrêt maladie. Toutefois, la nature observationnelle de la plupart des travaux ne permet pas d’établir à elle seule une relation causale certaine.
Chez les salariés de moins de 50 ans, une augmentation d’un écart-type des récompenses au travail est associée à une réduction de 17 % du risque d’arrêt maladie.
Chez les salariés de 50 ans et plus, une diminution d’un écart-type des exigences du travail est associée à une réduction de 13 % du risque d’arrêt, et une augmentation du contrôle au travail à une réduction de 12 %.
Ces résultats ne permettent pas de conclure à eux seuls à une causalité définitive.
Mais ils indiquent que les trajectoires d’arrêt ne relèvent pas seulement de caractéristiques individuelles. Elles sont aussi influencées par des facteurs organisationnels potentiellement modifiables.
Ce que cela change pour la prévention et les MNT
Si les arrêts de travail sont analysés comme des épisodes, les réponses seront principalement administratives : contrôle des arrêts, optimisation des durées, gestion du retour, réduction des abus éventuels.
Ces leviers peuvent être utiles, mais ils sont insuffisants pour comprendre les trajectoires qui conduisent aux arrêts longs, aux récidives et à la désinsertion.
Si les arrêts sont analysés comme des marqueurs de trajectoires, les questions changent :
- quels signaux précèdent l’arrêt ?
- quels profils présentent un risque de récidive ?
- quelles pathologies s’accumulent ?
- quels comportements santé se dégradent ?
- quels déterminants professionnels aggravent la trajectoire ?
- quels indicateurs permettent de repérer une dégradation avant l’arrêt long ?
Cette lecture déplace la prévention vers l’amont.
Synthèse des connaissances sur les arrêts maladie et les trajectoires santé
Ce que les données soutiennent fortement
- les arrêts longs sont associés à un risque accru de récidive,
- la multimorbidité est associée à davantage d’absentéisme,
- plusieurs facteurs psychosociaux sont associés au risque ultérieur d’arrêt maladie.
Ce qui reste incertain
- la capacité à prédire individuellement les arrêts longs,
- l’ampleur exacte de l’effet causal des interventions organisationnelles,
- les mécanismes expliquant pourquoi certaines personnes récupèrent rapidement alors que d’autres évoluent vers l’incapacité durable.
Conclusion
Les arrêts de travail longs, les troubles psychiques, la multimorbidité et l’augmentation des dépenses de santé ne doivent pas être analysés comme des phénomènes séparés.
Les données de cohortes et les études médico-économiques récentes montrent qu’ils peuvent s’inscrire dans des trajectoires de santé cumulatives.
L’arrêt de travail n’est souvent pas le début du problème. Il est fréquemment l’un des premiers indicateurs visibles d’une dégradation déjà engagée.
Cette distinction est essentielle pour les entreprises, les assureurs, les mutuelles et les politiques publiques.
Mesurer uniquement les arrêts revient à observer la conséquence.
L’analyse des trajectoires peut contribuer à identifier plus précocement les mécanismes d’aggravation, de récidive et de coût évitable.
La prévention efficace ne peut donc pas se limiter à réduire la durée des arrêts. Elle doit agir plus tôt, sur les déterminants professionnels, les comportements de santé, la santé mentale, les pathologies chroniques et la capacité fonctionnelle.
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