Les publications institutionnelles récentes convergent sur un constat devenu difficile à contester : le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques et la pression croissante sur les dépenses de santé rendent le modèle actuel difficilement soutenable à long terme.
La Cour des comptes, l’Académie nationale de médecine, l’OCDE, l’European Society of Cardiology (ESC) ou encore les travaux prospectifs sur l’avenir du système de santé décrivent des défis largement similaires.
Pourtant, une lecture attentive de ces documents révèle un paradoxe rarement discuté.
Les institutions parlent de plus en plus de prévention, de vieillissement en bonne santé ou encore de trajectoires de santé. Mais les solutions proposées et les investissements réalisés restent majoritairement centrés sur les parcours de soins.
Cette confusion n’est pas uniquement sémantique.
Elle influence directement les priorités d’investissement, les indicateurs de performance et, potentiellement, la capacité réelle du système à réduire l’incidence des maladies chroniques.
Une convergence institutionnelle rarement observée
Les rapports publiés entre 2025 et 2026 présentent plusieurs points communs.
Tous soulignent :
- la progression des maladies non transmissibles,
- l’augmentation du nombre de personnes âgées,
- la croissance des dépenses de santé,
- les tensions sur les ressources humaines,
- la nécessité de renforcer la prévention,
- l’intérêt des outils numériques et de l’intelligence artificielle.
La Cour des comptes rappelle que les dépenses de santé continueront d’augmenter sous l’effet combiné du vieillissement, des innovations médicales et de la progression des maladies chroniques (voir les projections).
L’Académie nationale de médecine souligne l’importance croissante du maintien des capacités fonctionnelles et de la prévention des situations de dépendance.
Les données de l’European Society of Cardiology montrent quant à elles que plusieurs facteurs de risque cardiovasculaire continuent de progresser dans de nombreux pays européens malgré les avancées médicales.
Sur le diagnostic, les institutions convergent donc largement.
Là où apparaît la confusion : parcours et trajectoires ne désignent pas la même chose
Les deux notions sont souvent utilisées de manière interchangeable alors qu’elles correspondent à des niveaux d’action différents.
Comparaison entre logique de parcours et logique de trajectoire
| Logique de parcours | Logique de trajectoire |
|---|---|
| Organisation des soins | Évolution de l’état de santé dans le temps |
| Coordination des acteurs | Réduction de l’incidence des maladies |
| Optimisation des prises en charge | Modification des expositions et comportements santé |
| Patient déjà malade | Population à risque ou en bonne santé |
| Horizon souvent court ou moyen terme | Horizon long terme |
| Mesure : qualité, délais, réhospitalisations | Mesure : risques, capacités fonctionnelles, incidence |
© Vivoptim Solutions, 2026
Les parcours concernent principalement ce qui se passe après l’apparition d’un problème de santé.
Les trajectoires concernent ce qui conduit progressivement à ce problème de santé.
Cette différence est essentielle.
Où vont réellement les investissements ?
Lorsqu’on examine les solutions mises en avant dans les rapports récents, plusieurs priorités reviennent régulièrement :
- télésurveillance,
- coordination des parcours,
- dossiers numériques,
- partage de données,
- intelligence artificielle,
- optimisation organisationnelle,
- prévention secondaire.
Ces leviers sont importants.
Ils améliorent :
- l’accès aux soins,
- la continuité des prises en charge,
- la qualité des parcours,
- certaines complications évitables.
Mais ils interviennent majoritairement lorsque le risque est déjà présent ou lorsque la maladie est déjà installée.
Autrement dit, ils améliorent principalement les parcours.
Ils agissent beaucoup moins directement sur les trajectoires qui conduisent à la maladie.
L’exemple cardiovasculaire : un cas particulièrement révélateur
Les maladies cardiovasculaires constituent probablement l’illustration la plus claire de cette distinction.
Les dernières statistiques de l’ESC montrent simultanément :
- des progrès importants dans les traitements,
- une amélioration de certaines prises en charge,
- une progression du surpoids,
- une augmentation de l’obésité,
- une prévalence encore élevée du tabagisme,
- des niveaux insuffisants d’activité physique dans une partie importante de la population.
Autrement dit, les systèmes de santé deviennent plus performants pour prendre en charge les conséquences des maladies cardiovasculaires.
Mais les déterminants qui alimentent ces maladies continuent souvent de progresser.
Le paradoxe est simple : nous améliorons les parcours cardiovasculaires plus rapidement que nous ne modifions les trajectoires cardiovasculaires. Voir notre article à ce sujet.
Un exemple concret : l’innovation peut améliorer un parcours sans modifier une trajectoire
Les innovations médicales constituent un excellent exemple.
Une innovation permettant :
- une meilleure détection,
- une meilleure coordination,
- une télésurveillance plus efficace,
peut réduire les complications ou les hospitalisations.
Son impact sur le parcours est réel.
Mais si les comportements à risque, l’environnement alimentaire, la sédentarité ou les inégalités sociales restent inchangés, la trajectoire qui conduit progressivement à la maladie évoluera peu.
Le problème n’est pas que ces innovations sont inutiles.
Le problème est qu’elles répondent souvent à une autre question.
Elles permettent de mieux gérer les conséquences d’une trajectoire plutôt que de modifier cette trajectoire elle-même.
Pourquoi cette distinction devient stratégique
Cette confusion a plusieurs conséquences.
Sur les indicateurs
De nombreuses interventions sont évaluées à partir :
- du nombre d’utilisateurs,
- des hospitalisations évitées,
- du respect des parcours,
- de l’utilisation des outils.
Ces indicateurs renseignent principalement sur les parcours.
Ils renseignent rarement sur l’évolution réelle des trajectoires de santé.
Sur les investissements
Les investissements sont souvent dirigés vers :
- l’organisation,
- les outils,
- les parcours.
Les investissements visant directement la modification durable des comportements ou des déterminants restent plus limités.
Sur les attentes
Lorsque les résultats populationnels progressent peu, cela peut conduire à surestimer l’impact potentiel de certains leviers.
Une amélioration du parcours ne garantit pas une amélioration de la trajectoire.
Ce que changerait une véritable logique de trajectoire
Une logique de trajectoire conduirait à poser des questions différentes.
Par exemple :
| Question centrée parcours | Question centrée trajectoire |
|---|---|
| Comment améliorer la prise en charge ? | Comment réduire l’apparition de la maladie ? |
| Comment éviter une réhospitalisation ? | Comment éviter l’entrée dans la trajectoire de risque ? |
| Comment coordonner les acteurs ? | Comment modifier durablement les expositions ? |
| Comment optimiser les soins ? | Comment préserver les capacités fonctionnelles ? |
© Vivoptim Solutions, 2026
Le problème est moins le vocabulaire que la traduction budgétaire et opérationnelle.
On pourrait résumer ainsi :
| Niveau | Discours institutionnel | Réalité dominante du financement |
|---|---|---|
| Santé globale | Trajectoire de santé | Faiblement financée |
| Prévention primaire | Éviter la maladie | Financement limité |
| Parcours coordonnés | Organisation des intervenants | Davantage financés |
| Soins curatifs | Diagnostic et traitement | Principal poste de dépense |
Le changement de perspective est majeur.
Conclusion
Les publications institutionnelles récentes montrent une convergence remarquable sur les défis auxquels les systèmes de santé devront faire face dans les prochaines décennies.
Vieillissement, maladies chroniques, tensions financières et besoins de prévention font désormais consensus.
En revanche, une ambiguïté persiste encore dans les réponses proposées.
Les institutions parlent de plus en plus de trajectoires de santé. Mais les investissements et les leviers privilégiés restent majoritairement orientés vers les parcours.
Les deux approches sont complémentaires et nécessaires. Mais elles ne poursuivent pas exactement le même objectif.
Dans un contexte où les maladies chroniques continuent de progresser malgré les avancées médicales, la capacité à distinguer parcours et trajectoires pourrait devenir l’un des enjeux majeurs de la prochaine décennie.
Deux problèmes demeurent toutefois :
- Changer une trajectoire santé demande un temps long, parfois incompatible avec les agendas politiques
- La responsabilité de la modification des trajectoires santé est plurielle, étant donné qu’elle inclut les déterminants de santé.
Références
- Académie nationale de médecine. (2026). Approche clinique de la longévité en bonne santé.
- Cour des comptes. (2025). Rapport sur l’application des lois de financement de la sécurité sociale.
- European Society of Cardiology. (2025). Cardiovascular Disease Statistics 2025. European Heart Journal. https://doi.org/10.1093/eurheartj/ehag345
- OECD. (2025). Health at a Glance: Europe.
- OECD. (2025). The Economic Benefit of Promoting Healthy Ageing and Community Care.
- Réflexion prospective pour le système de santé : orientations de mise en œuvre. (2026).
- Lambert, C. (2026). Soutenabilité des dépenses de santé : et si l’innovation ne suffisait pas ?






