Quand l’assurance rembourse les jeux : ce que l’expérience néerlandaise révèle sur la prévention comportementale

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Aux Pays-Bas, certaines assurances santé remboursent désormais des programmes de prise en charge du surpoids infantile combinant accompagnement professionnel, interventions familiales et outils numériques ludiques. L’initiative peut sembler anecdotique. Elle constitue en réalité un signal fort : le changement de comportements, parfois appelé prévention comportementale, entre progressivement dans le périmètre du soin financé.

Ce déplacement est stratégique. Il traduit une reconnaissance implicite : les maladies chroniques liées au mode de vie ne peuvent être traitées durablement sans agir sur les comportements et donc sans investir en amont.

Une intervention intégrée plutôt qu’une application isolée

Contrairement à de nombreuses initiatives numériques centrées sur un outil unique, le dispositif néerlandais repose sur une approche multimodale :

  • accompagnement par des professionnels,
  • implication de la famille,
  • modification des habitudes de vie,
  • outils numériques motivants, dont des jeux,
  • suivi dans la durée.

Le numérique n’est pas l’intervention : il est un levier d’engagement.

Cette architecture est cohérente avec les conclusions de recherches récentes montrant que les interventions comportementales efficaces sont presque toujours multicomposantes et contextualisées, en particulier chez les enfants.

Une revue systématique publiée dans The Lancet Digital Health (2023) souligne ainsi que les interventions numériques seules produisent des effets modestes sur le poids ou l’activité physique, mais que leur efficacité augmente significativement lorsqu’elles sont intégrées dans des dispositifs structurés avec accompagnement humain.

Le rôle central de l’environnement familial

Le dispositif néerlandais cible explicitement l’écosystème de l’enfant plutôt que l’enfant seul. Ce point est crucial : les comportements alimentaires et d’activité physique sont largement déterminés par les pratiques familiales, l’organisation du foyer et les contraintes socio-économiques.

Des travaux récents publiés dans Nature Medicine (2024) montrent que les interventions centrées sur la famille ont un impact plus durable sur l’obésité infantile que celles visant uniquement l’enfant, notamment parce qu’elles modifient les routines quotidiennes et les normes implicites.

Changer le comportement d’un enfant sans changer son environnement est rarement durable.

Le jeu comme outil d’engagement, pas comme solution miracle

L’utilisation d’outils ludiques répond à un enjeu bien identifié : maintenir l’adhésion dans le temps. Chez les enfants et adolescents, la motivation intrinsèque est un déterminant majeur du maintien des comportements.

La littérature scientifique récente sur la gamification en santé est nuancée :

  • elle améliore l’engagement et l’adhésion,
  • elle peut faciliter l’apprentissage comportemental,
  • mais ses effets sur les résultats cliniques restent variables.

Une méta-analyse publiée dans npj Digital Medicine (2023) conclut que les interventions gamifiées améliorent significativement l’activité physique et certains comportements de santé, mais que les effets diminuent lorsque le soutien humain disparaît.

Le jeu fonctionne surtout comme catalyseur d’engagement dans un dispositif plus large.

Pourquoi le remboursement change tout

Le point le plus structurant de cette initiative n’est ni technologique ni pédagogique : il est économique.

En intégrant ces dispositifs dans la couverture assurantielle, le système néerlandais :

  • réduit les barrières financières à l’accès,
  • légitime la prévention comme acte de soin,
  • incite les acteurs à produire des preuves d’efficacité,
  • crée un marché structuré pour les interventions comportementales.

Ce mécanisme rejoint les analyses récentes en économie de la santé, qui montrent que la prévention n’est déployée à grande échelle que lorsqu’elle est intégrée aux modèles de financement existants.

Un modèle particulièrement pertinent pour les maladies liées au mode de vie

L’obésité infantile illustre un défi typique des maladies chroniques contemporaines :

  • multifactorielle,
  • fortement influencée par l’environnement,
  • progressive,
  • difficilement réversible à l’âge adulte.

Une étude publiée dans The Lancet Child & Adolescent Health (2024) rappelle que les interventions précoces sur les habitudes alimentaires et l’activité physique ont des effets disproportionnés sur la santé future, en réduisant le risque de diabète, de maladies cardiovasculaires et de troubles psychosociaux.

La prévention chez l’enfant est l’un des rares investissements sanitaires à très long retour sur investissement.

Ce que cette expérience de prévention comportementale dit de l’avenir de la santé numérique

L’initiative néerlandaise suggère un modèle de développement différent de celui dominant aujourd’hui : non pas multiplier les applications, mais intégrer des outils numériques dans des parcours remboursés et coordonnés.

Elle met également en évidence plusieurs conditions de succès :

  • articulation entre numérique et accompagnement humain,
  • implication de l’entourage,
  • continuité dans le temps,
  • financement pérenne,
  • ancrage dans le système de soins.

Ce modèle contraste avec la majorité des applications de santé grand public, souvent utilisées de manière ponctuelle et sans intégration clinique.

Conclusion : vers une prise en charge préventive prescriptible et remboursée

L’expérience néerlandaise ne démontre pas seulement qu’un dispositif ludique peut aider des enfants en surpoids. Elle montre qu’un système de santé peut décider de traiter les comportements comme un objet légitime de soin.

Dans un contexte de progression des maladies chroniques et de contraintes budgétaires croissantes, cette approche pourrait préfigurer l’évolution des politiques de santé en Europe : passer d’une prévention déclarative à une prise en charge préventive organisée, évaluée et financée.

Pour les assureurs, les décideurs publics et les concepteurs d’interventions comportementales, l’enjeu n’est plus de savoir si ces programmes fonctionnent, mais comment les intégrer durablement dans les systèmes de soins.


Bibliographie

A lire également Obésité infantile : quand les comportements santé deviennent un enjeu mondial de santé publique

Manser, P., de Bruin, E. D., Temprado, J. J., Bherer, L., & Herold, F. (2025). Beyond “just” fun: The role of exergames in advancing health promotion and disease prevention. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 176

Fagherazzi, G., Goetzinger, C., Rashid, M. A., Aguayo, G. A., & Huiart, L. (2023). Digital health strategies to fight obesity: A systematic review and meta-analysis. The Lancet Digital Health, 5(3), e164–e176. https://doi.org/10.1016/S2589-7500(22)00259-6

Johnson, D., Deterding, S., Kuhn, K. A., Staneva, A., Stoyanov, S., & Hides, L. (2023). Gamification for health and wellbeing: A systematic review of the literature. npj Digital Medicine, 6(1), 1–12. https://doi.org/10.1038/s41746-023-00764-7

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Rudolph, A., et al. (2024). Family-based behavioural interventions for childhood obesity: Long-term effectiveness and mechanisms. Nature Medicine, 30, 412–420. https://doi.org/10.1038/s41591-023-02674-5

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