Vous n’avez pas pu louper l’information cette semaine : 42 % des personnes en maladie chronique décrochent de leur traitement. Depuis plus de vingt ans, les études convergent vers le même ordre de grandeur : près d’un patient chronique sur deux ne prend pas son traitement comme prescrit. Cette non-adhésion est associée à une augmentation des complications, des hospitalisations évitables et des coûts pour les systèmes de santé.
Mais ce chiffre, souvent répété, masque une réalité plus complexe : la non-adhésion n’est pas principalement un problème d’information ou de mémoire. C’est un problème comportemental profondément ancré dans la psychologie humaine.
Et c’est précisément pour cette raison que les solutions technologiques seules ont un impact limité.
La majorité des décrochages thérapeutiques se produisent dans les 90 jours
Dans la littérature scientifique, plusieurs pics sont identifiés :
- -30 % ne commencent jamais
- +10-20 % abandonnent dans le premier mois
- +15-25 % abandonnent entre 1 et 3 mois
- +10-20 % abandonnent entre 3 et 6 mois
- stabilisation autour de 30-50 % d’adhérents à 12 mois
Si la plupart des interventions numériques visent le long terme, elles ont tendance à oublier cette phase critique.
Les interventions les plus efficaces sont celles qui :
- accompagnent la première prescription
- soutiennent le patient dans le premier mois
- interviennent au moment du renouvellement du traitement.
L’adhésion n’est pas un problème d’oubli
Dans le discours public et même dans certaines stratégies de santé publique, la non-adhésion est souvent expliquée par l’oubli. Cette hypothèse est rassurante : il suffirait de rappels, d’applications ou de piluliers connectés pour résoudre le problème.
La recherche récente en sciences comportementales montre que cette explication est largement insuffisante.
Dans la vie quotidienne des patients, la décision de prendre un traitement est influencée par plusieurs facteurs cognitifs et émotionnels :
- la perception des bénéfices réels du traitement
- la tolérance aux effets secondaires
- la charge mentale liée aux traitements chroniques
- le sentiment de contrôle sur la maladie.
Ces décisions relèvent d’un arbitrage cognitif permanent entre coûts immédiats et bénéfices futurs.
Or, en psychologie comportementale, on sait que les individus ont tendance à privilégier les bénéfices immédiats au détriment des bénéfices différés.
Ce que le marketing pharmaceutique a compris avant la santé publique
Un point rarement discuté dans les analyses académiques est que l’industrie pharmaceutique a souvent mieux intégré ces mécanismes comportementaux que les stratégies de santé publique.
Depuis plusieurs années, les programmes d’adhésion développés par les laboratoires utilisent des techniques issues du marketing comportemental :
- simplification des parcours patients
- accompagnement personnalisé
- rappels contextualisés
- programmes de soutien.
Ces approches ne reposent pas seulement sur l’information mais sur la gestion de l’expérience patient dans la durée, un principe bien connu en marketing.
Les recherches en marketing social montrent en effet que les comportements de santé sont plus influencés par les environnements de décision que par les campagnes d’information.
Pourquoi les campagnes d’information échouent souvent
Pendant longtemps, les stratégies visant à améliorer l’adhésion thérapeutique ont reposé sur l’éducation des patients.
Le raisonnement était simple : si les patients comprennent mieux leur maladie, ils suivront leur traitement.
La recherche récente montre que cette hypothèse est souvent incorrecte.
Un essai randomisé publié dans JAMA Network Open portant sur plus de 64 000 patients hypertendus a testé plusieurs types de messages comportementaux, incluant normes sociales et crédibilité du messager. Résultat : aucune amélioration significative de l’adhésion médicamenteuse n’a été observée.
Autrement dit, même des interventions inspirées des sciences comportementales peuvent échouer lorsqu’elles restent essentiellement informationnelles.
La santé numérique : des effets réels mais modestes
Face à ces difficultés, la santé numérique est souvent présentée comme une solution.
Applications mobiles, piluliers connectés, télésuivi ou programmes numériques d’accompagnement promettent d’aider les patients à suivre leurs traitements.
La littérature scientifique montre effectivement des effets positifs.
Une méta-analyse récente portant sur 26 essais randomisés et plus de 5 000 patients montre que les applications mobiles améliorent l’adhésion thérapeutique par rapport aux soins habituels.
Cependant, l’effet global reste modéré.
Une synthèse plus large regroupant 235 essais randomisés dans 52 pays aboutit à une conclusion similaire : les interventions mobiles peuvent améliorer certains indicateurs de santé, mais leurs effets varient fortement selon les contextes et les populations.
La technologie agit donc surtout comme un amplificateur d’interventions existantes, plutôt que comme une transformation radicale des comportements.
Le paradoxe de la santé numérique : l’adhésion aux outils
Un phénomène souvent négligé concerne l’adhésion aux technologies elles-mêmes.
Les solutions numériques supposent que les patients utilisent régulièrement les applications ou dispositifs proposés.
Or de nombreuses études montrent :
- des taux d’abandon élevés des applications de santé
- une utilisation irrégulière dans la durée
- des difficultés d’engagement chez les populations âgées ou vulnérables.
Les outils numériques doivent donc résoudre un double problème :
- améliorer l’adhésion au traitement
- maintenir l’adhésion à l’outil lui-même.
Ce que les sciences comportementales montrent réellement
Les recherches en psychologie cognitive, marketing social et nudging convergent vers une conclusion importante : les comportements de santé changent rarement grâce à l’information seule.
Les interventions les plus efficaces agissent sur l’architecture des choix.
Trois mécanismes semblent particulièrement prometteurs.
Réduire la friction comportementale
Plus un comportement est simple à réaliser, plus il est probable qu’il soit adopté.
Dans la gestion des maladies chroniques, cela peut passer par :
- simplification des posologies
- renouvellement automatique des prescriptions
- intégration des traitements dans les routines quotidiennes.
Personnaliser les nudges
Les interventions comportementales les plus efficaces utilisent des incitations personnalisées.
Certaines études montrent que des rappels adaptés au contexte du patient peuvent améliorer les taux de renouvellement des médicaments cardiovasculaires.
Modifier l’environnement plutôt que les attitudes
L’un des enseignements majeurs des sciences comportementales est que modifier l’environnement de décision est souvent plus efficace que tenter de modifier les attitudes.
Dans le domaine de l’adhésion thérapeutique, cela peut impliquer :
- automatisation de certaines décisions
- suivi passif via capteurs
- intégration du traitement dans des dispositifs de télésurveillance.
Ce que cela change pour la gestion des maladies chroniques
La santé numérique ne résout pas le problème de l’adhésion thérapeutique. Mais elle transforme la manière de l’aborder.
Trois évolutions se dessinent.
Premièrement, les technologies permettent de mesurer plus finement les comportements d’adhésion, grâce aux données issues des pharmacies, des applications ou des capteurs.
Deuxièmement, elles rendent possible une intervention comportementale continue entre les consultations médicales.
Troisièmement, elles ouvrent la voie à des interventions personnalisées fondées sur les données.
En pratique, la santé numérique permet de passer d’une approche ponctuelle de l’adhésion thérapeutique à une approche comportementale continue.
En conclusion
La non-adhésion thérapeutique dans les maladies chroniques n’est pas un problème nouveau. Ce qui change aujourd’hui, c’est la capacité à observer et influencer les comportements de santé à grande échelle.
Mais la littérature récente rappelle une leçon essentielle : les technologies seules ne suffisent pas.
L’adhésion thérapeutique reste avant tout un comportement humain — influencé par des biais cognitifs, des contraintes quotidiennes et des arbitrages subjectifs.
La santé numérique peut faciliter certains comportements et améliorer le suivi des patients. Mais elle ne remplace pas ce qui reste au cœur de la gestion des maladies chroniques : comprendre comment les individus prennent réellement leurs décisions de santé dans la vie quotidienne.
Références
Kim, S. K., Park, S. Y., Hwang, H. R., Moon, S. H., & Park, J. W. (2024). Effectiveness of mobile health interventions in medication adherence: Systematic review and meta-analysis. Journal of Medical Systems. https://doi.org/10.1007/s10916-024-02135-2
Lanke, V., Trimm, K., Habib, B., & Tamblyn, R. (2025). Evaluating the effectiveness of mobile apps on medication adherence for chronic conditions: Systematic review and meta-analysis. Journal of Medical Internet Research, 27, e60822. https://www.jmir.org/2025/1/e60822
Keller, P. A., et al. (2025). Behavioral messaging interventions to improve medication adherence: Randomized clinical trial. JAMA Network Open. https://jamanetwork.com/journals/jamanetworkopen/fullarticle/2833977
Redfern, J., et al. (2024). Mobile phone interventions to improve health outcomes among patients with chronic disease: Umbrella review of meta-analyses. The Lancet Digital Health.
Hallsworth, M., et al. (2024). The expanded MINDSPACE framework for behaviour change policy. Trends in Cognitive Sciences.
Petrie, K. J., et al. (2024). Digital interventions for medication adherence in chronic disease. Frontiers in Pharmacology.






