Le problème de la prévention santé en France : le gradient social

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« Le problème n’est pas que les messages ne soient pas entendus, mais qu’ils ne le soient pas par ceux qui en auraient le plus besoin » Antoine Flahault

Le problème de la prévention santé en France : le gradient social 5

Entretien avec Antoine Flahault

A l’heure où une mission gouvernementale sur la prévention santé vient d’être créée, nous vous proposons une série de points de vue d’expert sur le sujet de la prévention et les comportements santé. Antoine Flahault est médecin épidémiologiste, professeur de santé publique à la faculté de médecine de l’Université Paris Cité, à l’hôpital Bichat et à l’Inserm. Il a développé, avec l’OMS, FluNet, le système mondial de surveillance de la grippe, et a dirigé l’École des hautes études en santé publique (EHESP) à Rennes et l’Institut de santé globale à l’Université de Genève.

Il a récemment publié Prévention positive (Flammarion, 2025), un ouvrage sur les politiques publiques dans le domaine et Prévenez-moi (Robert Laffont, 2024), un ouvrage grand public au format volontairement accessible, dans lequel familles et amis discutent de prévention au quotidien.

Dans cet entretien, il revient sur les limites structurelles des politiques de prévention actuelles, le poids des inégalités sociales et les leviers concrets — souvent sous-exploités — pour améliorer l’espérance de vie en bonne santé.

La prévention en France : un modèle conceptuel connu mais un déficit de mise en œuvre équitable et efficace

Pour Antoine Flahault, le concept des trois niveaux de prévention (primaire, secondaire et tertiaire) est bien connu. L’enjeu n’est pas de vivre plus longtemps mais l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé, sans incapacité. Le problème n’est donc pas un déficit de définition, mais un déficit de mise en œuvre équitable et efficace.

Maladies chroniques : une explosion évitable… mais socialement différenciée

Les maladies chroniques — obésité, diabète, maladies non transmissibles — progressent fortement en France, en Europe et dans le monde. Antoine Flahault rappelle qu’environ 80% des maladies cardiovasculaires et 40% des cancers sont évitables par la prévention.

Pourtant, les politiques actuelles peinent à contenir cette dynamique, notamment en raison d’un facteur central souvent sous-estimé : le gradient social de la prévention.

Les comportements à risque (tabagisme, alcool, obésité, diabète) sont beaucoup plus fréquents dans les populations défavorisées. Les messages de prévention, eux, sont parfaitement connus des populations favorisées, mais les mesures concrètes restent largement inaccessibles aux autres.

L’exemple de l’alimentation est emblématique : à apport calorique égal, les produits transformés sont souvent moins chers que les fruits et légumes, créant une barrière économique directe à l’adoption de comportements recommandés.

Un paradoxe inquiétant : « nous sommes trop bien compris »

Pour Antoine Flahault, le principal paradoxe de la prévention est là :
les messages sont compris, jugés évidents, mais ils ne touchent pas ceux qui en auraient le plus besoin.

La société française tend ainsi à créer deux trajectoires :

  • une population bénéficiant d’une compression de la morbidité, en bonne santé après 60–65 ans, avec une durée raccourcie de la morbidité pré-mortem.
  • et une autre, largement exclue des dispositifs de prévention, exposée à une expansion de la morbidité, avec des maladies chroniques avant 60 ans et une longue période de morbidité parfois invalidante avant le décès.

Ce ne sont pas les messages qui manquent, mais l’accès aux conditions permettant de les appliquer.

« Le problème n’est pas la connaissance, mais l’accessibilité »

Pour Antoine Flahault, le problème n’est donc pas l’absence de savoir scientifique, mais l’incapacité collective à rendre ces leviers accessibles au plus grand nombre, en particulier aux populations les plus vulnérables.

Il insiste sur la nécessité de politiques publiques qui agissent sur l’environnement, les opportunités et les contraintes, et pas uniquement sur la responsabilisation individuelle.

Santé numérique et prévention : un potentiel sous-exploité

Interrogé sur la santé numérique, Antoine Flahault adopte une position pragmatique. Les outils numériques — notamment le téléphone mobile — sont déjà présents, y compris dans les populations défavorisées, et peuvent constituer un levier pertinent, à condition d’être réellement accessibles (langage, usages, simplicité).

Mais il souligne que le numérique ne peut être efficace qu’en complément d’autres actions structurantes :

  • l’éducation dès l’école, notamment autour de la cuisine, de l’alimentation et des choix alimentaires ;
  • l’organisation des espaces de vie, en réduisant la sédentarité (classes debout, réunions debout, marche) ;
  • le rôle central des professionnels de santé (médecins, pharmaciens, infirmiers), qui bénéficient d’un haut niveau de confiance.

Il cite également les hôpitaux comme des lieux paradoxalement sous-utilisés pour la prévention, notamment les services d’urgences, où les patients passent beaucoup de temps et pourraient bénéficier de messages ciblés ou de contrôles simples (tension artérielle).

Des leviers connus, mais insuffisamment actionnés

Antoine Flahault rappelle que près de la moitié des démences séniles pourraient être évitées en agissant sur 14 facteurs identifiés, allant de l’éducation à la pollution de l’air, en passant par l’hypertension, le diabète, la dépression, la surdité ou la perte de vision.

L’exemple de l’hypertension est particulièrement révélateur :

  • la moitié des hypertendus en France ignorent leur condition,
  • la moitié de ceux qui la connaissent ne sont pas correctement traités,
    alors même que le diagnostic est simple, les traitements disponibles, génériques, remboursés et bien tolérés.

Pour lui, il ne s’agit pas d’un problème économique, mais d’un problème d’organisation et de responsabilité collective.

Former autrement, agir au-delà du soin

La prévention représente moins de 5 % des dépenses de santé. La frontière entre prévention et soins reste floue, ce qui contribue à son invisibilisation.

Antoine Flahault plaide pour une diffusion beaucoup plus large de la culture de prévention :

  • dans les formations interprofessionnelles en santé,
  • mais aussi dans d’autres secteurs clés : agriculture, agroalimentaire, urbanisme, écologie, logement.

Le temps des médecins et des pharmaciens n’étant pas extensible, il estime que les nouvelles technologies — y compris l’intelligence artificielle — devront être mobilisées pour décharger les professionnels, sans se substituer à eux.

Conclusion

À travers cet entretien, Antoine Flahault dresse un constat sans détour : la prévention en France souffre moins d’un déficit de connaissances que d’un déficit de conception systémique.

Le défi n’est plus de convaincre, mais de créer les conditions sociales, économiques et organisationnelles pour que les comportements de santé deviennent réellement accessibles à tous.

Un grand merci à Antoine Flahault de nous avoir accordé cet entretien.

Biographie

Antoine Flahault est médecin épidémiologiste, professeur de santé publique à la faculté de médecine de l’Université Paris Cité, à l’hôpital Bichat et à l’Inserm UMR 1137, où il est en charge d’une mission sur le déploiement de la prévention sur le Groupe Hospitalo-Universitaire du Nord de Paris. Il a développé, avec l’OMS, FluNet, le système mondial de surveillance de la grippe, et a dirigé l’École des hautes études en santé publique (EHESP) à Rennes, entre 2007 et 2012. Il a également été professeur de médecine à l’université de Genève entre 2014 et 2025, où il dirigeait l’Institut de santé globale, et l’École suisse de santé publique, à Zurich.

Il a écrit plusieurs livres, dont :

Prévention positive, une meilleure santé sans interdits et sans excès aux éditions Flammarion, octobre 2025

Prévenez-moi ! – Une meilleure santé à tout âge, éditons Robert Laffont, mars 2024


A lire également, à l’occasion de la journée de lutte contre le cancer qui avait lieu le 4 février 2026 : cancers précoces, peux-tu inverser la tendance ?

Bibliographie

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