Entre baisse mesurée des prescriptions d’antibiotiques en téléconsultation, travail organisationnel invisible des infirmières et limites structurelles de la prescription sociale, ce décryptage des dernières publications des revues internationales met en lumière les conditions réelles d’impact de la santé numérique, au-delà des outils et des promesses.
Trois travaux récents éclairent – avec données et analyses – des dimensions fondamentales de la santé numérique lorsqu’il s’agit d’influencer les pratiques cliniques, l’organisation des soins et l’articulation entre ressources sociales et soins médicaux. Ils permettent de dépasser les discours normatifs pour saisir ce que le numérique change réellement dans les comportements de professionnels et de patients, et où résident les zones d’ombre encore cruciales pour la recherche et la pratique.
Téléconsultation et qualité de prescription : une évidence renversée
Une étude empirique australienne récemment publiée dans Journal of Health Economics (revue référente en économie de la santé) apporte une réponse solide à une question récurrente : la téléconsultation affecte-t-elle la qualité des prescriptions médicales ? En analysant des données administratives de médecins généralistes avant et après l’introduction d’un service de télémédecine remboursé, les auteurs montrent que :
- Les médecins qui ont le plus adopté la téléconsultation prescrivent significativement moins d’antibiotiques, par rapport à leurs pairs moins numériques.
- Cette réduction ne s’accompagne d’aucune baisse de la qualité des prescriptions mesurée par des indicateurs cliniques standards.
- Les mécanismes observés ne résultent pas d’un biais de sélection ou d’une moindre intensité des consultations, mais semblent liés à une meilleure gestion du temps et à une réduction de « prescriptions par précaution » – un effet comportemental concret de la modalité à distance.
Implications pour les décideurs et cliniciens :
Ce résultat est précieux car il renverse une hypothèse encore trop souvent accrochée à la télémédecine – celle d’un risque de sur-prescription par défaut de contact physique. Au contraire, dans ce contexte, l’usage numérique modifie le comportement clinique en renforçant la prudence fondée sur le suivi plutôt que sur l’acte immédiat. Pour les assureurs et responsables de politiques de santé, c’est une donnée empirique qui légitime non seulement l’extension des modalités numériques, mais aussi un cadre de qualité intégré dans l’évaluation des technologies de santé.
Le travail invisible des infirmières dans la coordination numérique
Alors que les discours institutionnels sur la santé numérique tendent à se focaliser sur les technologies et leur impact macro (adoption, accès, coûts), l’étude publiée dans Social Science & Medicine met en lumière une réalité bien moins documentée : le travail organisationnel des infirmières dans les dispositifs de télémédecine.
Loin d’être de l’« assistance technique », ce travail se déploie selon trois mécanismes identifiés empiriquement :
- Appropriation des tâches de coordination sous-estimées : les infirmières prennent en charge des tâches souvent comprises comme « non cliniques » par d’autres professionnels, mais essentielles pour faire fonctionner le système à distance.
- Développement d’une expertise spécifique : par un positionnement stratégique, ces infirmières deviennent indispensables à l’organisation même des soins numériques.
- Transformation du travail invisible en légitimité professionnelle : en requalifiant ces tâches comme des compétences expertes plutôt que du « scut work » (travail de faire-tout), elles changent la perception que les autres acteurs ont de leur rôle.
Ce qu’on apprend ici :
- La transition numérique tire sa valeur non seulement de la technologie, mais du travail humain qui l’actualise, souvent non reconnu dans les métriques usuelles d’efficacité.
- Pour les structures (hôpitaux, cabinets, plateformes numériques), penser la transformation implique d’intégrer ces dimensions organisationnelles et rétribuer ce qui reste invisible, autrement dit : former, redéfinir les compétences, valoriser les rôles.
Ce type d’analyse est indispensable pour penser la gouvernance de la santé numérique au-delà des indicateurs de performance technique.
La prescription sociale à l’heure de l’information numérique : processus et limites
Dans un domaine qui lie étroitement santé, déterminants sociaux et comportements – la prescription sociale – une publication de Social Science & Medicine s’est intéressée aux barrières et facilitateurs dans le processus, en particulier à la place des technologies de l’information.
L’étude, fondée sur des entretiens avec équipes cliniques (médecins, infirmières, travailleurs sociaux) et un pilote d’outil numérique, identifie des obstacles structurés à plusieurs niveaux :
- Individuel : la capacité des professionnels à reconnaître et formuler des besoins sociaux.
- Système de soins : absence de workflows intégrés qui permettent de collecter les besoins et de les traduire en prescriptions actionnables.
- Organisations communautaires : capacité limitée à répondre aux prescriptions sociales effectivement émises.
L’usage d’un outil numérique a permis une connexion accrue avec les organisations communautaires, mais seulement une fraction des patients a pu accéder réellement aux ressources.
Pourquoi ce constat importe :
- Le numérique ne suffit pas à résoudre les défis comportementaux ou sociaux à lui seul.
- Il peut faciliter une étape du processus (évaluation des besoins, envoi de prescriptions), mais les verrous restent structurels (ressources, interfaçage des systèmes, coordination intersectorielle).
- En termes de changement de pratique, cela invite à intégrer dès la conception des outils numériques des workflows cliniquement ancrés et socialement articulés.
Synthèse critique et implications pour l’action, la santé numérique et les comportements santé
Les trois études convergent sur un point central : la transformation des comportements en santé numérique ne se résume pas à l’introduction de technologies, mais à des réaménagements complexes dans les pratiques cliniques, les rôles professionnels et l’intégration des systèmes. Plus précisément :
- La télémédecine modifie les décisions cliniques d’une manière mesurable (moins de prescriptions inutiles), contredisant certaines intuitions traditionnelles.
- Le travail organisationnel humain reste un facteur déterminant, souvent invisible, et pourtant structurant pour qu’un système numérique fonctionne réellement.
- Dans la prescription sociale, la technologie agit comme un facilitateur de processus mais ne résout pas les déficit de coordination ou l’accès aux ressources communautaires.
Pour les lecteurs de ce centre de ressources – décideurs, assureurs, cliniciens impliqués dans le changement organisationnel ou comportemental – ces travaux indiquent que :
- Evaluer la valeur d’un dispositif numérique passe par des indicateurs comportementaux réels, pas seulement par le taux d’adoption technologique.
- La reconnaissance et la formalisation de rôles intermédiaires (comme celui des infirmières coordinatrices) est une condition de succès de la santé numérique.
- La mise en œuvre d’outils numériques doit être pensée avec les processus humains et sociaux, non comme des solutions autonomes indépendantes des structures de soins.
Bibliographie
Avdic, D., Kunz, J. S., Méndez, S. J., & Wiśniewska, M. (2026). Does telemedicine technology affect prescribing quality in primary care? The case of antibiotics. Journal of Health Economics, 105(C). https://doi.org/10.1016/j.jhealeco.2025.103096
Olive, A., et al. (2026). Making the invisible visible: nurses’ stealth work to legitimize their telemedicine coordination role. Social Science & Medicine, 388, 118746. https://doi.org/10.1016/j.socscimed.2025.118746
Haynes, D., Wedlow, M., Gilliam, K., Pratt, R., & Beebe, T. J. (2025). Examining the social prescription process: barriers, facilitators, and the role of health information technology. Social Science & Medicine, 387, 118668. https://doi.org/10.1016/j.socscimed.2025.118668
A lire également : Santé numérique, IA comportementale et comportements : sortir de l’illusion du « bon design »






